Pour se remettre de la crise (ou pour se préparer aux conséquences y afférentes), quoi de plus culturel que du beurre ?
C’est ce qu’a du se dire l’agence qui a pondu cette affiche du métro.
Est-ce que j’ai spécialement mauvais esprit ?

Pour se remettre de la crise (ou pour se préparer aux conséquences y afférentes), quoi de plus culturel que du beurre ?
C’est ce qu’a du se dire l’agence qui a pondu cette affiche du métro.
Est-ce que j’ai spécialement mauvais esprit ?

Mohamed. C’était un “terrible”, mais un terrible d’école française à l’étranger où les enfants sont faciles (surtout les locaux, parce qu’ils sont là par choix). Il était né avec de terribles malformations à la hanche et une jambe plus courte que l’autre, et, je ne sais dans quel contexte exact, avait subi nombre d’opérations très lourdes, bébé et enfant. On m’avait dit qu’inopérable en France (les médecins ne voulaient pas), il avait été opéré en Russie, mais il doit y avoir une part de déformation : peut-être était-ce que question de moyens financiers, ou bien le médecin tunisien avait des liens avec un médecin russe, je n’en sais rien.
Malgré ce qu’on aurait appelé en France son handicap, il vivait et se battait pour être un enfant normal – en fait, moi qui suis très ditraite, j’ai mis du temps à remarquer cette malformation, qui le faisait courir en crabe, mais qui ne l’empêchait pas de jouer au foot avec passion et d’y exceller (avec rage).
Parfois, en classe, il devenait gris, sous l’effet de la douleur. Je lui demandais s’il allait bien et s’il voulait sortir – il répondait non, invariablement, et me pressait, avec agacement, de continuer mon cours. Il souffrait, mais cela n’avait pas à empiéter sur le cours ordinaire de la classe. Il se contentait d’avoir mal, au fond de la classe, le regard dans le vide, le corps crispé sur sa chaise pas du tout adaptée à ce qu’il avait, tandis que je parlais en cherchant ma concentration, troublée par ce qui se passait devant moi : l’effort d’une volonté de 12 ans pour dominer une contingence, sans attendre ungeste ou un regard des autres.
- Cest normal, madame, me disaient ses camarades, c’est Mohammed. Il a toujours mal, vous savez.
Au bout d’un certain temps, son visage reprenait une couleur normale, la lumière revenait dans ses yeux et il était à nouveau avec nous.
Prenons garde au vocabulaire : Mohamed voulait et ETAIT un enfant comme les autres, dominant, par la force de sa volonté, ce que nous appellerions une “pathologie” douloureuse dont ni lui, ni son père, ni ses amis ne voulaient aprler aprce que c’était son problème.
Il était intelligent et brillant, mais brouillon et parfois très, très (TRES) dissipé. En ce qui me concerne, j’ai généralement beaucoup de succès avec les élèves dissipés, soit parce qu’ils sont intelligents et que je suis toujours impressionnée par l’intelligence, soit parce que ce sont des emmerdeurs et que j’adore les emmerdeurs (à condition qu’ils me laissent faire mon boulot). Ça ne dégénère donc jamais avec eux, je blague, les calme, tout se passe bien. Mohamed n’était pas un emmerdeur, juste un agité trop rigolard, et un associé du leader de la classe, sans pitié avec ceux qui ne faisaient pas partie du groupe.
Bref, il y a 15 minutes, je prends un livre et cette lettre en tombe, écrite par Mohamed.
Bon, alors le “pratiquement tout le monde a de bonnes notes” – la classe, une cinquième, était excellente – l’autre cinquième aussi du reste (il s’agissait d’une seule classe, dédoublée à l’entrée en sixième)…. Je vous rassure, des parents allaient se plaindre que j’étais une brute dans ma notation dans d’autres classes (nan mais oh je ne suis pas gentille, moi).- Mon fils de 12 ans, dis-je à deux collègues de mon mari, à table, dans un restaurant dans lequel nous nous trouvions pour déguster un “vrai” cocido madrileño (lequel n’a rien à envier au mien, franchement) (enfin je ne dirais peut-être pas ça si j’étais espagnole), prend rendez vous avec ses copains de la résidence via tuenti (le facebook espagnol).
- C’est pas vrai ! s’écrie d’un air catastrophé la collègue (la trentaine).
- Je serais mal venue de lui jeter la pierre, essayé-je dire (oui, essayé-je : je parle un espagnol plutôt primaire), vu le temps que je passe sur les réseaux sociaux.
- Mais c’est dangereux, me dit avec courtoisie le collègue (la trentaine aussi). On peut venir te cambrioler chez toi par exemple, si tu pars en vacances.
Pourquoi ai-je eu l’idée de mettre ça sur le tapis ? C’est pourtant la dernière des choses à faire. Quand je parle internet ou réseaux sociaux dans mon entourage, à l’exception de mon mari, j’ai toujours la sensation irritante de passer soit pour une droguée, soit pour une irresponsable déconnectée de la réalité.
Facebook à la rigueur les gens connaissent (ou Tuenti) , mais c’est mal, inutile ou infantile (sauf, évidemment tous les gens dont je ne veux surtout pas retrouver la trace et qui eux, m’envoient inlassablement des liens pour que je m’inscrive et admire leurs photos de vacances qu’ils partagent avec une candeur désarmante). Il est possible que certains aient entendu parler de twitter , mais Delicious, feedly ou tumblr, bernique, alors Twazzup ou twitter search... (n’évoquons même pas les extensions pour navigateurs). Et pourtant, je ne me prends pas pour une geek ( l’informatique m’emmerde ), mais comme une utilisatrice intéressée, mais plus dans l’objectif de la collecte ou du traitement de données que dans la fascination pour l’outil.
Il est visible que c’est le genre de sujet dont on ne peut parler qu’entre initiés, tant la réaction provoque presque inévitablement une surprise navrée, ou un scepticisme confinant parfois au mépris.
En l’occurence, ce jour-là, j’ai du, à mon corps défendant, passer pour une mère irresponsable qui laisse ses enfants s’ébattre des heures durant sur des réseaux sociaux remplis de prédateurs sexuels la bave aux lèvres. Moi qui ai rempli leurs profils avec eux (c’est-a-dire que j’ai insisté pour qu’ils ne les remplissent pas). Et qui pratique le contrôle parental à l’ancienne (qu’est-ce que tu fais, là ? Va te coucher maintenant). En fait, c’est moi qu’on doit arracher du PC le soir.
Ce que je trouve amusant, en fait, relativement à la douceur de mes vieux jours, c’est qu’il donne des rendez vous sur tuenti (par flemme de descendre, et sonner aux différents interphones des différents copains dans les différents bâtiments) pour se retrouver en bas et jouer à des jeux sociaux que l’on voit parfaitement illustrés dans des peintures de Brueghel l’Ancien. C’est l’idée (un outil moderne pour des activités intemporelles) que je souhaitais initialement partager avec les deux collègues de mon mari. Mais je me suis interrompue en cours.

Il s’agit de ça :
Et ne cherchez pas quel mystère complexe se cache dedans, disons le tout de go : il s’agit d’une tranche de pain, recouverte d’une fine couche d’huile d’olive et de tomate mixée. Sel, poivre, assaisonnement comme vous en avez envie.
C’est ce genre de tartine que vous pouvez consommer à toute heure du jour en Espagne.
Plus ordinaire, il n’y a pas. Encore faut-il avoir l’idée de mixer les tomates. Ça n’est pas si courant en France. Là réside l’originalité de la chose.
Plus ordinaire, il n’y a pas, et pourtant c’est délicieux, à condition d’avoir le goût des choses simples avec du goût. Pour optimiser le goût, il est judicieux de faire griller (ou de réchauffer au four s’il est de la veille) du pain : ainsi, lorsque l’on va déposer l’huile d’olive sur le pain, les arômes s’exaleront avec plus d’intensité.
Plus ordinaire, il n’y a pas, c’est pourquoi je le mets en photo et le signale : en simple apéritif, avec un verre de vin blanc, c’est un petit plaisir sans chichi, pas assez connu des Français, ce me semble…
Plus ordinaire il n’y a pas, c’est pourquoi j’y reviens toujours, plusieurs fois par semaine, au petit déjeuner…
La profe de bio leur a dit qu’ils devaient être capable de faire des cartes conceptuelles du cours. Il a fait un shéma conceptuel du cours.
La profe de bio leur a dit qu’il fallait réviser un stylo à la main : l’Ado a grommelé : bon, ça, je l’avais déjà entendu. J’ai fait des petits bonds partout, ayant acquis la subite conviction de sa non-surdité. Et suggéré qu’il applique cette méthode novatrice à plusieurs matières.
La profe de bio leur a dit : vous ne savez pas réviser, vous croyez qu’il suffit de lire votre cours en marchant, vous allez arriver en bachiller, et là, vous verrez : les meilleurs deviennent les plus mauvais.
L’Ado a semblé frappé par la concordance entre ces remarques et les miennes.
Du coup, le hiatus troisième-seconde existe peut-être ici aussi, en version quarto de la ESO- primero de bachiller. Ça ne m’arrange pas. Quoique, l’Ado a besoin de s’écraser la gueule sur le mur pour appréhender l’existence dudit mur. Je vois mon sang et des petits morceaux d’os sur le mur, donc le mur existe. Donc, il eut fallu sauter.
En tout cas, j’aime bien cette profe. Bon, j’ai aussi, dans l’ensemble, un bon a priori sur les profs. Mais celle-là leur fait faire des expériences et des rapports d’études pas mal du tout.
(Ou peut-être : the authentic madrileño experiment.)
Le cocido madrileño.
Ma chère Flannie, ceci est un post en lieu et place du mail que je voulais t’écrire sur le sujet… (je me suis dit que la rédaction du mail me rendrait paresseuse à l’idée de rédiger le post….).
Bon, comme tu le sais, je suis obsédée par l’alimentation…
Or, depuis que je suis ici, l’un de mes fantasmes culinaires, c’est le cocido. On trouve dans les supermarchés espagnols des barquettes mélangées os viande, et des barquettes de légumes spéciales cocido. La logique culinaire est bien différente de la logique française : certains mélanges de légumes sont destinés à la “puré”, d’autres au cocido. En ce qui me concerne, je les trouve quasiment interchangeables, et ce qui m’intéresse est de comprendre le plat qui se cache derrière. Après, une fois qu’on le sait, on peut toujours mélanger tout, et n’importe quoi, ça n’est pas si grave.
Bref, avec l’aide du Chef, je me suis lancée dans le cocido. On a d’abord étudié la question sur internet ; le souci avec ce genre de plat, c’est que c’est comme le couscous : il y a une recette par maman, ou par grand mère, et la règle est : celui de ma mère était (forcément) meilleur. Même sans aucune intention de proposer mon cocido à une Espagnole, encore moins à un Espagnol, je me sentais tout de même terrifiée par la perspective de sauter à pied joint dans la culture gastronomique madrilène.
L’étude du sujet m’a permis au passage de découvrir l’article cocido madrileño sur Wikipedia, très bon article. Il évoque le lien entre le cocido et un plat sefardi, de mon côté, je trouve que le cocido entretient de fortes relations avec le couscous. Bon, évidemment, on met nettement plus de porc dans le cocido… d’un autre côté, on me dira que le pot au feu, le cocido, tout ça c’est un peu pareil…
Une remarque : l’ingrédient phare du cocido est le pois chiche ; or, il faut faire très attention à leur qualité : le pois chiche ne supporte pas la médiocrité : un pois chiche médiocre est presque écoeurant. Dernièrement, en balade à Chinchon, nous avons acheté du pois chiche local, absolument délicieux. Je compte tester prochainement les pois chiche vendus en mignons petits sachets de tissus dans les supermarchés ; mais je m’attends à une déception et à revenir au pois chiche de Chinchon, ce qui me permettra de me promener à nouveau dans la ville, charmante.
Comment faire sans pois chiche de Chinchon ? Je crois qu’il faut vraiment tenter de trouver de bons pois chiche, chez un marchand de légumes, peut-être. Lorsqu’on le fait tremper, le bon pois chiche se gorge d’eau, contrairement au mauvais, qui reste à moitié sec d’un air faché.
Après avoir longuement réfléchi et étudié les différentes recettes, voilà ce que j’ai fait :
Les ingrédients :
400 gr de pois chiche que l’on a fait tremper la veille, 100 gr de gîte de boeuf, une cuisse de poulet, 250 g de lard fumé, 1 morcilla (un boudin particulier), 1 chorizo, 1 morceau de gras de porc (ou de la pancetta, si on préfère), 1 os de veau, 1 petit morceau d’os de jamon fumé (ou du lard salé), 1 demi chou, 1 oignon, 3 carottes, 1 navet, 6 pommes de terre, des vermicelles pour la soupe.
La cuisson :
Une lecture attentive des recettes m’a permis de discerner la version traditionnelle, même si elle tend à se simplifier ; ça me semble mieux de commencer par le tradi, qui ne mélange pas tous les ingrédients du cocido dans la même marmite, lors de la cuisson, sachant que, traditionnellement, ils sont servis séparément. Il faut commencer la cuisson plusieurs heures avant le repas : le cocido n’est pas un plat très difficile, mais c’est long.
D’abord, mettre du sel, les os, le lard fumé et le gras de porc dans la plus grande marmite que l’on ait, bien remplie d’eau, et faire bouillir. Au premier bouillon, baisser le feu de moitié, ajouter les pois chiche, et faire cuire deux à trois heures, en écumant de temps à autre.
Une heure après, ajouter l’oignon, la cuisse de poulet et le morceau de boeuf.
Si on doit rajouter de l’eau dans la marmite, il faut qu’elle soit chaude, pour ne pas rompre la cuisson des pois chiche. Le mieux est de faire cuire à feu moyen, constamment.
D’un autre côté (toujours une heure après), prendre des louches du bouillon dans lequel cuisent les ingrédients précédents et remplir à moitié une casserole. Compléter avec de l’eau. Mettre dans cette casserole : la morcilla (en France, on peut ne pas en mettre, car cette sorte de boudin ne se trouve pas), le chorizo et les autres légumes : chou, navet, carottes coupées en gros tronçons.
On laisse encore cuire une heure, à feu moyen.
Intermède : A ce stade, et cela fait partie du plat et de l’expérience, une odeur de cocido emplit la maison. C’est l’un des objectifs recherchés. Cela crée l’ambiance. Et aiguise l’appétit.
Autre chose : la cuisson dure longtemps, mais elle ne requière pas une participation constante, à moins que vous n’ayez envie de tenir la main de votre casserole pendant trois heures. En ce qui me concerne, pendant que le cocido cuisait, je m’en suis allée écrire un petit coup sur Tribulations et tergiversations et j’ai twitté un chouia. mais on peut aller lire, si on préfère.
Tandis que l’odeur emplissait la maison, le Chef venait regarder en disant : Alors ? C’est ce que tu voulais ?
Et l’Ado : C’est quoi ? Ça a l’air bizarre. Il y a un truc blanc qui flotte.
Et le Petit Garçon : Est-ce qu’on va le manger comme au comedor ?
Moi : comment ils le mangent au comedor ?
Petit Garçon : D’abord ils servent le bouillon avec les vermicelles, puis ils servent les pois chiche, les patates les légumes et la viande. Certains élèves versent leur bouillon dans l’assiette et mangent tout ensemble mais la plupart mangent séparément le bouillon avec les vermicelles, et le reste.
Petit Garçon est très au fait des moeurs alimentaires locales.
Finalisation et service :
Avec le Chef, on a débattu : soit on pouvait servir ça n’importe comment, soit on essayait la méthode espagnole classique. On a opté pour la méthode classique, forcément (comme quoi on parle beaucoup pour ne rien dire, surtout moi).
J’ai donc une nouvelle fois prélevé du bouillon dans ma marmite (celle avec les os et les viande, attention, pas celle avec le chorizo), pour le mettre dans une troisième casserole sur le côté, et j’ai versé des fideos, des vermicelles, dedans. 20 minutes de cuisson.
On a servi ça dans des assiettes très creuses, des assiettes à couscous, en fait.
La cocido se sert traditionnellement en trois services (tres vuelcos), que l’on peut réduire à deux si on est pressé :
Premier service :
Le bouillon avec les vermicelles.
Deuxième service :
A l’aide d’une écumoire, on prélève les pois chiches, d’une part, et les légumes et chorizo-morcilla, d’autre part. On sert ça ensemble.
Troisième service :
A l’aide d’une écumoire, on prélève les viandes et les os, qui se sont défait et que l’on peut couper en petits morceaux pour les manger : le morceau de boeuf, la cuisse de poulet, le lard fumé, l’os de veau, le gras ou la pancetta, l’ose de jambom serrano ou le petit salé. On place tout ça dans un plat de service.
Concrètement, on a servi les deuxième et troisième plat en même temps.
Résultat : C’est excellent. Les os de jambon, la morcilla et le chorizo donnent un petit goût aux légumes ou aux pois chiche, qui est bien spécifique. La viande est tendre et goûteuse. Chacun peut sélectionner ce qu’il préfère dans les ingrédients : par exemple, je mange surtout les légumes et les pois chiche, l’Ado peut se rabattre (sans enthousiasme particulier : il n’aime que la viande rouge saignante) sur les patates et le lard, etc.
Deuxième effet kiss cool : il reste plein de bouillon. Or, on peut ensuite garder séparément ces bouillons ou les mélanger et ça peut constituer un autre repas. Quand je dis “ça peut”, en fait, ça doit : le cocido est un plat assez riche, on ne va pas forcément, avec nos vies sédentaires, s’en manger un par jour… Le lendemain soir, il est judicieux de réaliser la soupe suivante, toute bête : le bouillon, dans lequel on fait tremper du pain sec de la semaine. Si on choisit le bouillon dans lequel a cuit le chorizo, il aura un petit goût particulier, si on choisit l’autre, il sera plus doux.
On émiette le pain sec dans le bol, on verse une petit cuillère d’huile d’olive dessus (une petite, hein ; ou pas, si l’on craint le gras) et puis on verse le bouillon chaud par dessus.
Sinon, on peut aussi faire cuire des légumes dans ce reste de bouillon et faire une soupe.
Tu vois, Flannie, ce qui m’intéresse dans ce plat, en plus de son goût et de son caractère espagnol, c’est qu’il fait, en quelque sorte, long feu : on cuisine une fois (c’est long, même si on ne reste pas forcément devant le fourneau tout le temps), mais on peut manger au moins deux fois dessus, en y apportant à chaque fois un petit plus qui le modifie.
On peut même manger trois fois si on se débrouille bien : il reste facilement des légumes, un peu en vrac, que l’on peut servir un soir, en reste, avec une tranche de jambon, ou un peu de fromage…
Voilà le spectacle qui m’a accueilli au réveil :
Nous avons eu un vivifiant froid sec et ensoleillé jusqu’à samedi dernier, puis un exécrable douceur humide le reste du temps, jusqu’à hier, pas trop froid, soleil, pas trop humide.
Et ce matin, voilà.
La météo me fait de plus en plus d’effet. En l’occurrence, cette météo -là me donne envie de rester chez moi, et pourtant, il faut que j’aille au Prado ce soir. Enfin, il faut…
Il y a des moments où l’on y pense, moi souvent j’oublie.
Remplir ma vie de petits bonheurs faciles, légers, rapides.
La vie est pleine d’heures, elles mêmes débordantes de minutes, elles mêmes remplies de secondes. Il est possible, si l’on y pense, de remplir un maximum de secondes, de minutes et parfois d’heures de bonheur. C’est que je me dis toujours.
Il suffit d’abord de le vouloir, puis de développer une méthode. La mienne, c’est de répertorier tout ce que j’aime, et de tenter, méthodiquement, de m’offrir tous les micros bonheurs du quotidien qui ne coûtent rien. Et je dis bien qui ne coûtent rien, car ce qui a trop de prix n’a pas tant de valeur.
Tenter à la fois de me les offrir et de les apprécier. Et si on réussit à se créer tous les jours 10 ou 20 minutes de bonheur égoïste et réfléchi, voulu et apprécié, c’est déjà beaucoup.
C’est assez facile, théoriquement, parce que je suis gourmande. En ce moment, j’ai envie de tarte aux pommes. Je sais exactement de quel type de tarte aux pommes j’ai envie : il faut qu’elle soit saupoudrée d’un mélange d’amandes, sucre, beurre et farine, tout ça passé au four.
Pour vraiment l’apprécier, il faut la savourer avec un thé.
Et vous savez quoi ? Ce petit moment de bonheur, que je dois dégager de mon emploi du temps, pas spécialement surchargé, je ne parviens pas à la trovuer.
Je ne parviens pas à arrêter le temps. Il file, il passe, je remets à plus tard, à tout à l’heure, à demain.
La tarte aux pommes est pourtant faite.
Il ne reste que le thé.
Et s’asseoir par la fenêtre, et regarder les arbres qui perdent leurs feuilles. Sans rien faire, RIEN, pendant 10 minutes.
Dix minutes sans stress, sans pression, juste à couper la tarte aux pommes avec la cuillère et boire des gorgées de thé.
Dix petites minutes.
Et je n’y parviens pas ?
Je vais vous dire ce que je vais faire : je me relie, je poste et j’y cours. Je les aurais, mes 10 minutes de petit bonheur sans stress.
Rassurez-moi : vous êtes un peu pareilles, ou bien il n’y a que moi ?
Ce dont personne ne se doute en arrivant sur ce blog, vu que je ne parle que de bouquins pour l’instant, c’est que je suis une obsédée de nourriture ; ça ne veut pas dire que je mange tant que ça. Ça veut dire que j’y pense tout le temps ; modérément ; ou pas.
Et cela fait des mois que je pense à une soupe de poisson. Ça m’a pris cet été ; mais c’était l’été. Imagine-t-on manger une soupe de poisson quand il fait 40 – 45 º ? Que non.
Alors, ce fut l’attente, dans la frustration.
Or, hier, le poissonnier du supermarché avait décidé de proposer des écrevisses. En outre, j’avais acheté des crevettes, dans l’objectif de faire une paella.
Ça poissonnait donc fortement dans le frigo.
En rentrant, tandis que je sautillais auprès du Chef en lui montrant mes emplettes et en énumérant la liste des plats qu’il aurait la joie de faire ce week end, je ne songeai tout d’abord pas à la soupe de poisson.
Non.
Et puis ça me revint. Surtout qu’on avait du bouillon de rab de fois antérieures. Et du cazon acheté dans ce but (mais entre le matin et le soir, je l’avais oublié).
Alors il a fait une soupe de poisson. Et comme il pleuvait aujourd’hui, on l’a mangé aujourd’hui. Il pleut comme vache qui pisse ; non, comme un troupeau de vache qui pisse après absorption d’un diurétique. Un temps à manger de la soupe.
Comment faire la soupe de poisson ?
Recette maison, hein.
On rassemble les restes de machin poissonneux, les carcasses d’écrevisses, de crevettes, les arrêtes, tout ça.
On lave et on rince.
Dans un gros fait-tout, on fait revenir un oignon et une carotte dans du beurre ou de l’huile.
Puis on ajoute les trucs poissonneux et du poisson pas trop cher (le cazon, en ce qui me concerne, mais vous pouvez mettre autre chose). On touille, on vraque, on fait revenir, ça fait frr, etc.
On ajoute du concentré de tomate, à feu vif, et ça doit devenir rouge foncé. On ne fait pas cramer…
On ajoute de l’eau jusqu’en haut du fait tout.
On y ajoute des légumes pour donner du goût : 1 ou 2 carottes, 1 ou 2 tomates, 1 ou 2 navets….
On fait cuire deux heures. Ou trois. On donne de petits coups de mixeur, juste pour mixer le gros.
On laisse refroidir.
On filtre.
On rajoute dans le jus filtré du pain et de la patate.
On refait chauffer. A ce stade, ça fait une soupe orangée.
Voilà.
C’est long, et assez chiant, car il faut décortiquer les bestioles avant. En fait, le but est d’utiliser intelligemment les carcasses de bestioles. Vous saisissez ? Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. C’est mieux de faire ça à deux, quel que soit l’autre… Ou alors, il faut une forte motivation. Si l’autre passe l’aspi dans la salon, par exemple ?
Mais bon, voilà. Comment passer un jour de pluie (j’ai lu, aussi).

J’ai faim. C’est un truc qui m’arrive régulièrement, mais pas systématiquement. Parfois, je fantasme sur des mets, et impossible de me débarrasser du fantasme. Là, je dis non (je n’ai pas le temps) mais j’ai faim quand même.
Tout à l’heure, je céderai. Comme disait Oscar Wilde, “Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder.” J’attends un peu, cependant. C’est meilleur si on attend un peu.
J’ai d’autant plus faim que j’ai acheté des tonnes de trucs à manger ce matin, du coup je ne sais pas quoi choisir. C’est arrivée dans mon supermarché (AhorraMas, para ahorrar mas, comme dit mon fils) que j’ai découvert l’atroce réalité : il y avait des promos partout. Ça doit être parce que c’est le week end de la fête nationale. Si je ne me trompe pas, pendant que les syndicalistes français feront grève mardi, les Espagnols regarderont leur défilé du 14 juillet, lequel a lieu le 12 octobre.
En attendant, j’ai fait les courses. Ecrevisses, bacon, jambon blanc, cuisses de poulet, lapin, saumon fumé, cazon (je ne sais pas ce que c’est en français – un petit requin ?). On a de quoi manger pendant une semaine, d’après mes calculs. Paella samedi, poulet à l’américaine dimanche, lundi on part en visite touristique et on pique nique, mardi, soupe de poisson (le bouillon est déjà fait, jus de moules de reste, et je vais y pocher le cazon – enfin, le Chef s’en chargera), et toute une gamme d’apéritifs dinatoires potentiels, les écrevisses, des rillettes de lapin, un peu de saumon, des tomates rapées, des beignets de tomates à la menthe, et pour mercredi, jeudi et vendredi, il restera du jambon, bacon, rôti de porc cuit.
Je ne sais pas ce qui leur a pris de baisser les prix comme ça… Mais bon, ça m’arrange.
Du coup, je n’arrive pas à savoir si, là, maintenant, je dois me faire des oeufs au plat avec du bacon, ou bien du riz, du jambon, du fromage rapé et des tomates. Je sais, il est 10 heures du matin, et cela manque d’élégance, mais justement : ce n’est pas quand le Chef est là que je peux me régaler de trucs aussi basiques. Lorsqu’il officie, nous nous devons de garder un certain niveau gastronomique. Donc, c’est pendant la journée que je peux faire des plats basiques à la con dont la seule évocation le fait soupirer. J’ai réussi à lui caser du lablabi (à ma façon) parce que c’est culturel et parce qu’on trouve des bouillons arrosés de ce type en Espagne aussi, donc le lablabi et les bouillons peuvent passer pour un tentative de recherche anthropologico-culinaire…. Mais riz blanc, jambon, fromage tomates, no way, même en essayant de caser ça en tant qu’expérience littéraire (oui, attention, explication, concentration : c’est ma Madeleine de Proust à moi, avec les nouilles jambon et l’oeuf à la coque).

Voilà, donc aujourd’hui j’ai un buffet campagnard dans la tête, c’est terrible… J’ai l’impression de tenter de rassembler mes pensées au milieu d’une nature morte de Chardin.
(ou pas : là, c’est Georg Flegel)
Si, lectrice lecteur, tu as assez de courage pour continuer, je t’explique après ce tableau en quoi les nouilles jambons peuvent être (ou du moins participer) de l’expérience littéraire.

Enfin, je n’explique rien, je laisse d’autres le faire mieux que moi :
Mais à l’instant même où la gorgée (…) toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentire médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment?