Lucile et la mamie sarkozyste

Aujourd’hui, Lucile prend le RER pour rendre visite à sa grand mère. Elle a eu du mal à partir de chez elle, car, twitteuse enragée, elle craignait de louper les derniers rebondissements de l’affaire Bettencourt. Le moment où elle se dit qu’il fallait qu’elle achète un iPhone sert de point de rupture : à ce stade, Lucile, hostile à la société de consommation, se dit : Ah, non ! je ne m’achèterai pas d’iPhone juste pour twitter. Elle se lève, sort de chez elle avec décision et s’en va voir sa grand mère.
Dans le RER, elle essaie de lire les titres des journaux, en se tordant le coup, de sa place, ce qui ne sert à rien, ils parlent, sans surprise, d’un complot facho-trotskiste pour déstabiliser le gouvernement. Frustration, grosse frustration. Mais, se dit Lucile, je vais devoir attendre 5 heures pour savoir la suite, ça va me faire du bien. Droguée, mais désireuse de s’en sortir, Lucile.

rue Jondroux
Gare de Jondroux (78). Silence, canicule et bruits d’oiseaux ; nous sommes plus loin de Paris qu’à Boissy les Doncières(92), et on réussit à entendre les cuicuis et les moteurs de voitures. Les paisibles rues regorgent de vieilles dames faisaient leurs courses avec une poussette de marché. Des mamans nommées Astrid ou Marie-Charlotte, environnées de petits garçons en short bleu marine et polo blanc, et de petites filles en robes à fleurs, avec barrette dans les cheveux, poussent, transpirantes et fatiguées, des poussettes avec de roses bébés aux orteils écarquillés et béats, tout en rappelant à l’ordre Floriane ou Jean-Xavier, qui s’approchent trop de la chaussée.
Lucile traverse les rues d’un bon pas. Petites rues proprettes. Immeubles de trois étages bordés de buissons fleuris. Le Prisunic de son enfance. La boutique du photographe, maintenant devenu décorateur. La boucherie, en face, est toujours une boucherie.
Au bas du petit immeuble coquet de sa grand mère, elle sonne. Du haut parleur de l’interphone sort la voix de mamie :
– C’est Lucile ? demande-t-elle.
– Oui c’est moi, crie Lucile (la grand mère est un peu sourde).
La porte s’ouvre, l’entrée est fraîche malgré la chaleur, ascenseur, Mamie l’attend, souriante, à l’entrée de son appartement. Les fenêtres sont fermées, les stores et volets roulants relevés. La chaleur y est suffocante.
– Tu sais, j’ai très chaud, murmure la grand mère.
– Mais Mamie, s’écrie Lucile, il faut ouvrir les fenêtres la nuit et baisser les stores ! On te l’a déjà dit !
Furieuse, elle traverse en trois pas le salon pour ouvrir la baie vitrée, baisser les stores, clore les volets. Une pénombre bienfaisante couvre le salon. Elle se précipite dans la chambre attenante pour faire de même.
– Tu crois ? demande la grand mère qui la suit à petits pas.
– Mais tu es incorrigible, on te le dit tout le temps !
La grand mère rit.
-Mais c’est pas drôle, Mamie !
– Si, c’est drôle.
– Non. Pourquoi le ventilateur n’est-il pas allumé ?
– Euh… hésite mamie. Eh bien, je ne sens pas l’air, dit-elle finalement sur le ton d’une petite fille têtue.
Lucile allume le ventilateur.
– Mamie, il faut l’orienter, sinon tu ne reçois pas l’air, en effet.
– Tu crois ?
Lucile oriente le ventilateur, fait asseoir Mamie, va chercher un torchon propre dans la cuisine, le mouille, le pose sur le ventilateur et s’assoit.
– Oh ! s’écrie mamie. ça fait tout frais. Et elle ajoute sur un ton de reproche : ça, qu’il fallait mettre un torchon mouille, tu ne me l’avais pas dit.
– Ce qu’on te dit de faire, tu ne le fais pas. Alors…
Mamie s’installe bien dans sa chaise, sans relever, d’un air absent. Lucile avise tout d’un coup un Figaro qui traîne. Association d’idée, et Lucile commet l’erreur fatale.
– Au fait, mamie, tu en penses quoi de l’affaire Bettencourt ? Enfin, Woerth ?

Mamie se penche en avant :
(tu veux la suite ? Clique là bas, sur read more)

Affaire Woerth


– De quoi ?
– De l’affaire Bettencourt.
– Ah, oui, fait mamie, à l’aveuglette, visiblement. C’est terrible ! ajoute-t-elle.
– Mais que penses-tu d’Eric Woerth ? insiste, en criant, Lucile. Tu trouves normal qu’il ne vérifie pas le dossier fiscal de Liliane Bettencourt?
Moue évasive de mamie. Raté, réalise Lucile : sa grand mère est peu susceptible d’animosité envers un Ministre du Budget faible en contrôle fiscal de vieilles dames fortunées. Qu’à cela ne tienne, elle change d’angle :
– Tu trouves normal de cumuler les fonctions de Ministre du Budget et de trésorier de l’UMP ? clame-t-elle.
Sa grand mère se redresse, offusquée.
– Mais pourquoi on l’ennuie avec ça ? S’il est Ministre du Budget, il est sûrement bon trésorier, tu ne crois pas ? Je trouve ça très bien, moi. On ne va pas prendre le Ministre de, euh, l’Agriculture comme trésorier ?
L’argument prend Lucile de court ; elle ne s’y attendait pas. Elle réfléchit à ce qu’elle peut raisonnablement hurler en réponse, et change encore d’angle :
– La comptable de Liliane Bettencourt dit que Sarkozy auraient reçu de 50 000 euros en argent liquide de la part de Liliane Bettencourt pour sa campagne de 2007. Et il y aurait aussi des chèques pour Woerth, pour une association qui le soutient… ça n’est pas clair.
– Mais, ils n’ont pas le droit ? demande mamie, visiblement choquée par le fait qu’on ne puisse pas soutenir financièrement un parti de son choix.
– Pas en liquide – c’est très encadré, et il y a un montant limite… C’est illégal.
Mamie tressaille :
– Illégal ?
– Oui – Lucile se réjouit de la réaction de sa grand mère.
– Non, non, non, dit Mamie. Alors c’est impossible. Ils n’auraient jamais fait quelque chose d’illégal.
– Mais comment tu le sais ?
– Parce que ce sont des gens honnêtes, des gens bien. Tu sais, tout ça, c’est la gauche. Ils ont fait tellement de bêtises, ceux-là (moue à la fois horrifiée, méprisante et effrayée), ils ont fait tellement n’importe quoi que maintenant, tu sais, c’est comme les retraites, il n’y a plus d’argent, et on est obligé de résoudre les problèmes qu’ils ont laissé. Moi machérie je vais te dire : si on doit me prendre 0.5 % de plus sur ma retraite, eh bien qu’on me les prenne, si ça peut améliorer le sort des pauvres gens. Moi je trouve ça normal. Si seulement nous n’avions pas eu ces gens au gouvernement, mon Dieu ! (Mamie lève les mains et les yeux au ciel)
Lucile tente de raisonner :
– Mais mamie, la gauche n’est plus au pouvoir depuis 2002.
Mamie la regarde avec une horreur attristée :
– Mais c’est ce que je dis, ma chérie !
Il faut l’avouer : cette réplique là, tout particulièrement, réduit Lucile au silence. Elle essaie de trouver quelque chose à répondre. Lui demander ce qu’elle voulait dire exactement ? passer outre ?
– Nous avons de la chance, tu sais, dit mamie, pendant que Lucile réfléchissait, d’avoir un bon Président. Dis moi, ma chérie. Tu as un ordinateur, toi. Tu vas beaucoup sur ce … sur cette.. sur Internet ?
– Assez, murmura Lucile, cette fois vaincue avant d’avoir parlé.
Le visage de Mamie revêt une expression navrée et effrayée.
– Fais bien attention, ma chérie. Tu sais, ils le disent, que c’est très dangereux. Ils parlent de pirates – je ne sais pas comment ils arrivent chez toi, ces pirates, mais ça fait peur. Et puis tout ces problèmes en ce moment, avec le gouvernement, c’est Internet ! Il y a des gens là dedans, on ne sait même pas qui c’est, tu sais, et ils font beaucoup, beaucoup de mal. Tu fais attention ?
– Oui, exhale Lucile, sans force.
Silence. Mamie sourit à sa petite fille.
– Tu as l’air fatiguée ma chérie. Bon. Ce matin, j’ai acheté des pâtisseries pour toi. Toi, tu aimes toujours les éclairs au chocolat ou au café ?
– Au café…
– J’ai pris les deux, je ne savais plus. Mais dis moi, les opéras et les mokas, tu n’aimes pas ? ( elle pose la question avec la même expression effrayée qu’à l’évocation d’ Internet).
– Si, si…
Lucile essaie de placer côte à côte, dans son esprit, sa grand mère achetant des pâtisseries et un groupe d’hommes politiques, sur fond de Médiapart, comprenant Nicolas Sarkozy et Eric Woerth. C’était comme additionner des pelles à tarte avec des principes moraux. On ne pouvait ni le faire, ni même seulement l’envisager, un message d’erreur apparaissait, un son avertissait du danger imminent et tout le système devait être redémarré. Lucile redémarre son système.
– De toute façon, enchaîne mamie, je ne veux pas de tous ces gâteaux, je suis trop vieille, je vais grossir. Ils sont tous pour toi. Tu nous fait un thé ?
Lucile va faire du thé.

Affaire Woerth

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