Dans les yeux du bourreau, Pierre-Olivier Sur

Dans les yeux du bourreau, de Pierre-Olivier Sur, publié en juin 2010 chez Lattès, permet-il de mieux comprendre le procès de Douch, le bourreau du camp S21, sous la dictature des Khmers rouges?

[ou : le procès de Douch pour les nuls]

Le 26 juillet 2010, au terme d’un long procès au Cambodge, Douch, directeur du camp S-21 sous la dictature communiste des khmers rouges, a été condamné à 30 ans de prison. L’un des avocats des victimes, Pierre-Olivier Sur, a publié en juin un livre qui permet de nous approcher au plus près de l’importance et de la difficulté que revêt ce procès pour les Cambodgiens.

Le procès de Douch (nous, Occidentaux, Français – qui ne sommes pas directement concernés) semble étrange : si, aux procès de Nuremberg, de Tokyo et de Jérusalem, les familles de victimes avaient pu directement participer au procès, elles s’y seraient présentées, et en grand nombre. Mais cela n’a pas été le cas, car la procédure de l’époque ne le  leur permettait pas : elles étaient là en tant que “témoins”. Or , dans le procès des khmers rouges qui a eu lieu à Phnom Penh, les familles de victimes, invitées à y participer en tant que « parties civiles » ne viennent pas. Pourquoi ?
L’auteur suggère trois raisons. Premièrement, nommer les accusés est délicat. Chaque famille compte des bourreaux et des victimes, aujourd’hui grands parents, parmi la population. Ils cohabitent depuis quarante ans dans les villes et les villages, sont parfois voisins.

Ensuite, dans la culture bouddhiste, le jugement et le pardon n’ont pas le même poids que dans la culture judéo-chrétienne. Les Cambodgiens ont une façon à eux de vivre ce malheur.

Dernier point, selon l’auteur, un procès, ce sont des débats oraux. Au Cambodge, la pudeur des gens rend le procès, dans sa théâtralité, difficile à gérer.
Durant le procès, l’image de Douch est celle d’un homme occidentalisé, en chemise Ralph Lauren, capable de citer en français des vers d’Alfred de Vigny, chrétien, conscient de ses actes et qui demande pardon à ses victimes. Ce Douch a compris les nouvelles règles du jeu, il est en parfaite connivence avec le tribunal : de nouveau, observe Pierre-Olivier Sur, Douch est du côté des vainqueurs.

Face à lui, les victimes sont humbles, discrètes, handicapées par leur pudeur. Elles ont subi, en plus des tortures, des mauvais traitements (faim, manque d’hygiène, terreur) qui ne sont pas imposés au détenus Douch. Il y a une disproportion entre les deux. Et quand,  le 27 novembre 2009, Douch demande sa libération, le malaise s’amplifie. Quel jeu joue ce procès ? Celui des Occidentaux ? Celui des victimes ? Ou celui de Douch, véritable maître du jeu ?

Plusieurs chapitres permettent de comprendre ou du moins d’approcher le contexte du procès,celui des faits, l’accusé.  M. Vong Seri, guide de l’auteur et du lecteur dans le récit de ce drame, à la fois victime et bourreau, se méfie du procès. Mais au fil des chapitres, tandis que l’avocat – et nous avec lui- se prend à douter de l’opportunité d’une justice dont les victimes cherchent à se protéger, M. Vong Seri va accepter la nécessité de faire justice, de raconter et exposer les faits, de révéler la vérité, pour les générations d’après.
Ce livre se lit en retenant son souffle, devant tant d’horreur… et devant la nécessité de comprendre l’attitude étrange, à nos yeux, des victimes. Il peut aussi permettre d’observer comment un homme peut s’engager dans un choix aussi monstrueux que celui de Douch. A quel moment précis un homme normal bascule-t-il dans l’horreur ? Le réponse se trouve au détour d’une page : Douch a eu le choix ; et sa décision de s’engager dans la machine criminelle lui a pris “d’une fraction de seconde”.
Pour conclure, une phrase : “Sait-il, Douch, que lorsque votre Dieu chrétien et l’homme ont inventé le pardon, ils n’imaginaient pas qu’un seul être humain eut été capable d’en tuer  17 000 autres.”

Liens  :

“Douch n’était pas un simple rouage du régime khmer rouge”

Au Cambodge, un verdict contre l’oubli

Procès Douch : “Le premier ministre cambodgien a toujours détesté l’idée de ce procès”

Procès Douch au Cambodge, des questions sans réponse

Dans les yeux du bourreau, Pierre-Olivier Sur

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