Les étranges talents de Flavia de Luce, d’Alan Bradley

Les étranges talents de Flavia de Luce

For-mi-da-ble ! Absolument formidable ! Un roman frais, pimpant, guilleret, drôle, futé, malin, tonique….En plus, lisible de 10 à 80 ans ! Bon, d’accord, peut-être plus de 10 à 20, mais qui ne rêve pas de retrouver ses 20 ans une petite heure ?
Voyons tout d’abord de quoi il retourne : 1950, campagne anglaise, manoir, colonel à la retraite. Le genre de basique qui (me) fait fuir, sauf si relevé à une sauce quelconque (mais qui a tué Harry? par exemple). Or, à tout cela, rajoutons la benjamine du colonel de Luce, Flavia. Une pestouille de 11 ans, férue de chimie, fouineuse en diable et cauchemard de ses deux grandes soeurs. Dans ce cadre sympathique, voilà qu’un drame se noue : un oiseau mort est retrouvé devant la porte de la cuisine, avec un timbre en travers du bec ; un cadavre surgit dans les concombres, et le colonel de Luce semble bien bizarrement affecté par tout ça. Serait-ce lui le coupable ? Sa fille a une doute et mème l’enquête.
L’intrigue, quoique fantasque, est solide et les évènements et indices sortent les uns à la suite des autres dans le style des polars anglais façon Agatha Christie. Dans le même temps, les démélés et crêpages de chignon des soeurs de Luce fournissent des pauses souriantes et bienvenues, qui tout à la fois aèrent et servent l’intrigue. Les personnages sont tous originaux, tracés avec une fantaisie qui rappelle Nancy Mitford ou P.G. Wodehouse. Et pendant tout ce temps, l’intrigue nous entraîne dans ses plaisants méandres, sans complexité, mais avec  enjouement.
Bref, rien à redire, sauf que c’est un excellent divertissement, à mettre d’urgence entre le plus grand nombre de mains possible.

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Seul à savoir, de Patrick Bauwen

Seul à savoir, de Patrick Bauwen

Un thriller ! Et français de surcroit, c’est intéressant, non ? Voilà une bonne raison de lire ce roman qui sort en septembre.
Et la surprise est bonne. Moi qui aime les thrillers, je n’ai pas été déçue. Si vous ouvrez ce livre, attendez vous à passer un excellent moment, sauf si vous détestez les thrillers, bien entendu.
Le pitch :
Alors qu’elle est étudiante en médecine, Marion March tombe follement amoureuse du Dr Nathan Chess, spécialiste de la chirurgie des mains. Mais du jour au lendemain, il disparaît sans laisser de traces.
Quinze ans plus tard, Marion, devenue journaliste, pense toujours à Nathan. Et puis voilà, tout d’un coup, que sur facebook, un internaute, « Le Troyen », demande à être son ami. Mais le Troyen entoure Marion de ses filets et exige d’elle son aide, sans quoi “des gens mourront”. Marion, terrifiée, et désireuse de sauver et retrouver l’homme de sa vie, décide d’obéir aux instructions du Troyen, et part aux Etats-Unis. Un véritable jeu de piste s’engage alors…
Ce que ce pitch ne dit pas, c’est la structure très maîtrisée de ce roman au style direct et tonique (on n’est pas là devant un artiste de la langue, mais face à un malin du scénario) qui vous prend au piège, dans la tradition des meilleurs thrillers. Les informations sont savamment amenées, de façon à nous en dire assez, mais pas trop. En outre, Facebook joue un rôle clef dans ce roman, ce qui lui donne un caractère moderne non négligeable. Des romans intégrant Facebook, vous en avez lui beaucoup ?
Un thriller à lire, donc, absolument, à offrir, à recommander, en urgence.

Chez moi, dit la petite fille

Ce matin, à Madrid, carrera de San Jeronimo – rue qui fait suite à la plaza de las Cortes et mène de la Plaza de Neptuno à Sol.

Je croise une double poussette dans laquelle deux enfants d’environ trois ans sont assis, exprimant une décontraction et un bien être qui donne envie d’être à leur place. Il me semblent un peu grands pour aller dans une poussette, mais autres lieux, autres moeurs.

La petite fille porte une robe blanche à discrètes fleurs bleues, dont la ceinture est un ruban bleu satiné, le même que celui qui est noué – noué, ce n’est pas un effet – dans ses cheveux. Aux pieds, ce sont des babies telles que j’en portais au même âge (et non des babies décorées et fun comme on fait en France), et des socquettes blanches, sans dentelles en haut. Je suis prête à parier qu’elles étaient en fil d’écosse.

Le petit garçon portait, quant à lui, des culottes courtes bleu marine et une chemise blanche, des chaussettes plus hautes que celles de la petite fille, et des chaussures bleu marine lacées.

Ils se tenaient la main et regardaient au loin d’un air rêveur.

Ils étaient tout droits sortis de ce poème de René de Obaldia, dans Innocentines :

Chez moi

Chez moi, dit la petite fille
On élève un éléphant.
Le dimanche son œil brille
Quand papa le peint en blanc

Chez moi, dit le petit garçon
On élève une tortue.
Elle chante des chansons
En latin et en laitue.

Chez moi, dit la petite fille
Notre vaisselle est en or.
Quand on mange des lentilles
On croit manger un trésor.

Chez moi, dit le petit garçon
Nous avons une soupière
Qui vient tout droit de Soissons
Quand Clovis était notaire.

Chez moi, dit la petite fille
Ma grand-mère a cent mille ans.
Elle joue encore aux billes
Tout en se curant les dents.

Chez moi, dit le petit garçon
Mon grand-père a une barbe
Pleine pleine de pinsons
Qui empeste la rhubarbe.

Chez moi, dit la petite fille
Il y a trois cheminées
Et lorsque le feu pétille
On a chaud de trois côtés.

Chez moi, dit le petit garçon
Passe un train tous les minuits.
Au réveil mon caleçon
Est tout barbouillé de suie.

Chez moi, dit la petite fille
Le pape vient se confesser.
Il boit de la camomille
Une fois qu’on l’a fessé.

Chez moi, dit le petit garçon
Vit un Empereur chinois.
Il dort sur un paillasson
Aussi bien qu’un Iroquois.

Iroquois ! dit la petite fille
Tu veux te moquer de moi !
Si je trouve mon aiguille
Je vais te piquer le doigt !

Ce que c’est d’être une fille !
Répond le petit garçon.
Tu es bête comme une anguille
Bête comme un saucisson.

C’est moi qu’ai pris la Bastille
Quand t’étais dans les oignons.
Mais à une telle quille
Je n’en dirai pas plus long !

René de Obaldia (Innocentines”)

Ce matin, à Madrid, carrera de San Jeronimo – rue qui fait suite à la plaza de las Cortes et mène de la Plaza de Neptuno à Sol.
Je croise une double poussette dans laquelle deux enfants d’environ trois ans sont assis, exprimant une décontraction et un bien être qui donne envie d’être à leur place. Il me semblent un peu grands pour aller dans une poussette, mais autres lieux, autres moeurs.
La petite fille porte une robe blanche à discrètes fleurs bleues, dont la ceinture est un ruban bleu satiné, le même que celui qu’elle a dans les cheveux – elle n’a dans les cheveux, je précise, ni chouchou ni barrette, mais un ruban, un vrai, noué. Aux pieds, ce sont des babies telles que j’en portais au même âge (et non des babies décorées et fun comme on fait en France), et des socquettes blanches, sans dentelles en haut. Je suis prête à parier qu’elles étaient en fil d’écosse.
Le petit garçon portait, quant à lui, des culottes courtes bleu marine et une chemise blanche, des chaussettes plus hautes que celles de la petite fille, et des chaussures bleu marine lacées.
Ils se tenaient la main et regardaient au loin d’un air rêveur.
En fait, je les ai vu et j’ai pensé, immédiatement, à ce poème de René de Obaldia, Innocentines :
Chez moi

Chez moi, dit la petite fille
On élève un éléphant.
Le dimanche son œil brille
Quand papa le peint en blanc

Chez moi, dit le petit garçon
On élève une tortue.
Elle chante des chansons
En latin et en laitue.

Chez moi, dit la petite fille
Notre vaisselle est en or.
Quand on mange des lentilles
On croit manger un trésor.

Chez moi, dit le petit garçon
Nous avons une soupière
Qui vient tout droit de Soissons
Quand Clovis était notaire.

Chez moi, dit la petite fille
Ma grand-mère a cent mille ans.
Elle joue encore aux billes
Tout en se curant les dents.

Chez moi, dit le petit garçon
Mon grand-père a une barbe
Pleine pleine de pinsons
Qui empeste la rhubarbe.

Chez moi, dit la petite fille
Il y a trois cheminées
Et lorsque le feu pétille
On a chaud de trois côtés.

Chez moi, dit le petit garçon
Passe un train tous les minuits.
Au réveil mon caleçon
Est tout barbouillé de suie.

Chez moi, dit la petite fille
Le pape vient se confesser.
Il boit de la camomille
Une fois qu’on l’a fessé.

Chez moi, dit le petit garçon
Vit un Empereur chinois.
Il dort sur un paillasson
Aussi bien qu’un Iroquois.

Iroquois ! dit la petite fille
Tu veux te moquer de moi !
Si je trouve mon aiguille
Je vais te piquer le doigt !

Ce que c’est d’être une fille !
Répond le petit garçon.
Tu es bête comme une anguille
Bête comme un saucisson.

C’est moi qu’ai pris la Bastille
Quand t’étais dans les oignons.
Mais à une telle quille
Je n’en dirai pas plus long !

René de Obaldia (Innocentines”)

Dialogue

– Tu sais, maman, l’autre jour, je regardais Discovery Channel.
– Ah.
– C’est traduit en espagnol, mais on entend l’anglais en dessous.
– Oui, je sais.
– Mais tu sais ce qui est bizarre ? Ils parlent un espagnol vraiment bizarre, pas comme nous.
– ….
– Par exemple, l’autre fois, dans celui que je regardais, les types disaient : “Corran, corran” – ça veut dire “courez, courrez”. Mais nous, on ne dirait pas ça, on dirait “corred, corred”. Et puis ils ont des intonations bizarres, pas comme nous.
– Mais comme nous, comme qui ?
– Ben, nous. Les Espagnols.
Ce dialogue est à apprécier en relation avec un autre dialogue, d’une mère, qui n’est pas moi, avec son fils. Nous habitions alors en Afrique du Nord. Mon amie Sabine ne raconte que son fils ainé, Yassine, vient la voir en lui disant :
– On a fait un match de foot avec les autres, là.
– Ah, très bien.
– Et on a gagné, nous, les Français.
– Ah, très bien. Mais c’était qui, les Français ? (s’enquiert, intriguée, Sabine).
– Ben, nous ! Mohamed, Sofiène, Marouane…

Shanghai Moon, de S.J. Rozan

Shanghai Moon, de S.J. Rozan

Aujourd’hui, c’est la grève. Et du reste, on nous dit que l’actu sociale de la rentrée sera chargée. Et nous voulons bien le croire. Or, que faire dans les transports en commun ou en attendant les transports en commun un jour de grève ? Lire. Un truc de préférence bien distrayant, qui occupe l’esprit. Et justement, voici un réjouissant thriller, publié au Cherche midi. De quoi vous faire aimer la grève, qui vous offre le temps de lire.

Pourquoi réjouissant ? Penchons nous sur le pitch.
Lydia Chin, détective privée à New-York, est engagée par une avocate suisse pour retrouver à Chinatown un fugitif venant de Shanghai qui se serait enfui avec des bijoux appartenant à une famille de réfugiés juifs des années 30. Peu de temps après son embauche, le collègue de celle-ci est assassiné. Lydia cherche alors à comprendre comment des bijoux dont la valeur est sentimentale peuvent être à l’origine d’un crime. Elle entend alors parler de la Lune de Shanghaï, un bijou légendaire, mystérieux, perdu depuis les années 30, justement. Est-ce que ce bijou serait entre les mains du fugitif chinois ?

Bon, là, j’ai fait en sorte de ne pas trop en dire… Parce que c’est une histoire diablement compliquée, sur plusieurs époques : les lettres de la jeune Rosalie Gilder, ainsi que les souvenirs des divers personnages entrainent le lecteur dans la Shanghai des années 30, où de nombreux juifs se sont réfugiés, avec d’être internés dans des camps par les japonais (camps nettement moins monstrueux, pour les Juifs, que les camps européens). C’est par les yeux émus de l’héroïne, Lydia Chin, qui vit en 2009, à New York, en plein Chinatown, que nous découvrons la vie de cette jeune femme, son mariage, son destin tragique.
On évolue donc avec elle dans deux univers très différents, et pourtant liés à la Chine, d’une façon ou d’un autre. Mais Lydia Chin est également une new yorkaise ordinaire, qui se glisse entre les communautés de la ville avec une aisance de Gavroche local.
On peut distinguer trois parties dans ce roman : l’histoire fascinante de Rosalie Gilder, par le biais de ses lettres à sa mère et au fil de l’enquête de Lydia. Puis, le drame se noue et nous en revenons au mystérieux fugitif chinois, assassin supposé : quelles sont ses motivations ? L’enquête de Lydia Chin se complique alors de la plus plaisante façon, et on n’y comprend plus rien, dans la multiplicité des personnages, ce qui pousse naturellement le lecteur à poursuivre sa lecture. Et finalement, le dénouement s’opère, le fil complexe de l’intrigue finit par se dénouer et c’est l’esprit apaisé que nous pouvons reprendre le cours de nos activités normales.
Excellent thriller, impeccablement géré : l’intrigue est complexe et bien menée, les personnages attachants et solides, le suspens fonctionne admirablement. Rien à dire. Un très bon moment.