J’ai faim

la pourvoyeuse

J’ai faim. C’est un truc qui m’arrive régulièrement, mais pas systématiquement. Parfois, je fantasme sur des mets, et impossible de me débarrasser du fantasme. Là, je dis non (je n’ai pas le temps) mais j’ai faim quand même.

Tout à l’heure, je céderai. Comme disait Oscar Wilde, “Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder.” J’attends un peu, cependant. C’est meilleur si on attend un peu.

J’ai d’autant plus faim que j’ai acheté des tonnes de trucs à manger ce matin, du coup je ne sais pas quoi choisir. C’est arrivée dans mon supermarché (AhorraMas, para ahorrar mas, comme dit mon fils) que j’ai découvert l’atroce réalité : il y avait des promos partout. Ça doit être parce que c’est le week end de la fête nationale. Si je ne me trompe pas, pendant que les syndicalistes français feront grève mardi, les Espagnols regarderont leur défilé du 14 juillet, lequel a lieu le 12 octobre.

En attendant, j’ai fait les courses. Ecrevisses, bacon, jambon blanc, cuisses de poulet, lapin, saumon fumé, cazon (je ne sais pas ce que c’est en français – un petit requin ?). On a de quoi manger pendant une semaine, d’après mes calculs. Paella samedi, poulet à l’américaine dimanche, lundi on part en visite touristique et on pique nique, mardi, soupe de poisson (le bouillon est déjà fait, jus de moules de reste, et je vais y pocher le cazon – enfin, le Chef s’en chargera), et toute une gamme d’apéritifs dinatoires potentiels, les écrevisses, des rillettes de lapin, un peu de saumon, des tomates rapées, des beignets de tomates à la menthe, et pour mercredi, jeudi et vendredi, il restera du jambon, bacon, rôti de porc cuit.

Je ne sais pas ce qui leur a pris de baisser les prix comme ça… Mais bon, ça m’arrange.

Du coup, je n’arrive pas à savoir si, là, maintenant, je dois me faire des oeufs au plat avec du bacon, ou bien du riz, du jambon, du fromage rapé et des tomates. Je sais, il est 10 heures du matin, et cela manque d’élégance, mais justement : ce n’est pas quand le Chef est là que je peux me régaler de trucs aussi basiques. Lorsqu’il officie, nous nous devons de garder un certain niveau gastronomique. Donc, c’est pendant la journée que je peux faire des plats basiques à la con dont la seule évocation le fait soupirer. J’ai réussi à lui caser du lablabi (à ma façon) parce que c’est culturel et parce qu’on trouve des bouillons arrosés de ce type en Espagne aussi, donc le lablabi et les bouillons peuvent passer pour un tentative de recherche anthropologico-culinaire…. Mais riz blanc, jambon, fromage tomates, no way, même en essayant de caser ça en tant qu’expérience littéraire (oui, attention, explication, concentration : c’est ma Madeleine de Proust à moi, avec les nouilles jambon et l’oeuf à la coque).

Nature morte de Chardin

Voilà, donc aujourd’hui j’ai un buffet campagnard dans la tête, c’est terrible… J’ai l’impression de tenter de rassembler mes pensées au milieu d’une nature morte de Chardin.

(ou pas : là, c’est Georg Flegel)

Si, lectrice lecteur, tu as assez de courage pour continuer, je t’explique après ce tableau en quoi les nouilles jambons peuvent être (ou du moins participer) de l’expérience littéraire.

Georg Flegel, Nature Morte au perroquet

Enfin, je n’explique rien, je laisse d’autres le faire mieux que moi :

Mais à l’instant même où la gorgée (…)  toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentire médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment?

Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

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2 thoughts on “J’ai faim

  1. Depuis quelques jours, on se débat tous à la maison contre un virus gastrique. Hier soir, j’ai simplement eu envie de semoule au bouillon et Jondalar a murmuré “hum, c’est bon…” et ce midi, des pommes de terre à l’eau (des Charlotte quand même) avec un peu de sel. Tout le monde a aimé comme si ce repas nous réconciliait avec la vie.
    Je comprends ta note, oui 🙂

  2. Et tu sais quoi ? J’ai fichu au congélateur la moitié des trucs achetés, il y en avait trop, même pour un long week end. Quand j’ai trop de plats à manger, avant mon foie, c’est ma tête qui sature, j’ai besoin de me concentrer pour apprécier ce que je mange. Résultat, je suis au yaourt et juste après t’avoir lue, j’ai eu envie de simples patates à l’eau. Et je les ai trouvé excellentes, pour me reposer après la paella, les rillettes de lapin et la soupe de poisson. Il me semble que les choses simples permettent de revenir à une simplicité qui démultiplie les saveurs des plats plus originaux.

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