Des crêpes et de la Chandeleur

Hier, c’était la Chandeleur. S’il y a bien quelque chose de fascinant, c’est de chercher à savoir d’où viennent les fêtes religieuses, sous leur tranquille apparence chrétienne. Ah, si j’étais à Paris, je pourrais passer mon temps à sainte Geneviève. Mais je n’y suis pas. Heureusement, on trouve quand même deux trois trucs sur internet.. pas toujours très digne de confiance, mais après tout, lançons-nous.

Ce post est dédié à Chouyo… qui comprendra, je pense, que je me suis bien amusée en farfouillant sur le net.

Cher lecteur, qu’est-ce que la Chandeleur ?

Comme nombre de fête chrétienne, c’est une fête païenne christianisée.

Il faut y voir le désir des premiers pères de l’Eglise de christianiser toutes les manifestations de religiosité populaire, souvent plus proches de la superstition que de la foi. A mettre en parallèle avec la façon dont les Romains absorbaient les religions des autres (ils sont tombés finalement sur une méta-religion qui a absorbé toutes les autres en les fondant en une seule). Ces fêtes christianisées ont toutes un sens, une origine : au delà de l’origine romaine, on peut remonter encore plus loin dans le temps. On christianise localement, en fonction de ce qui est fêté ici ou là : ce qui m’intéresse est la Chandeleur française.

La Chandeleur serait une fête en relation avec l’équinoxe de printemps : les deux équinoxes sont les deux jours de l’année durant lesquels le soleil est exactement au zénith à midi et durant lesquels les jours ont exactement la même durée que les nuits. On observera que l’équinoxe n’a pas lieu le 2 février, mais le 20 ou le 21 mars. Mais l’origine de la célébration est très ancienne, et cette date au début de mois de février s’expliquerait par l’ancienne date (ou plutôt période) de l’équinoxe astrologique. Il faut donc distinguer les festivités et coutumes liées à cette période, et le phénomène cosmique, qui se sont décalés l’un de l’autre, en l’absence d’un comput précis.

Le nom de la Chandeleur évoque les Chandelles : la chandeleur est la festa candelarum. Mais je n’ai pas su trouver si cette festa candelorum est romaine ou celtique.

La période de la fête : c’est une période de fin et de renouveau. L’hiver va sur sa fin, le printemps approche ; les jours ont recommencé à rallonger et les nuits sont plus courtes ; dans la sociéte agricole traditionnelle, les semailles se préparent.

Les festivités préchrétiennes : La fête celte d’Imbolc, fête de fertilité, au sortir de l’hiver, en l’honneur de la désse Brigit était célébrée le 1er février de notre calendrier, soit au début du mois d’anagantios selon le calendrier de Coligny. C’est une fête de purification à la fin de l’hiver, liée à un culte de la fécondité. Brigit était une Grande Déesse, une déesse mère, façon Cybèle ou Astarté, ce qui la rend potentiellement assimilable à la Vierge. Et donc, est-on surpris de noter que la Sainte Brigitte se célèbre le 1er février ? certes non. Cette Brigitte là est une sainte irlandaise, patronne de l’Irlande. Mais c’est une Brigitte, elle est celte, et les dates collent…

La Chandeleur ouvre l’ère des festivités liées au carnaval, dont le rythme est différents selon les régions ; or, le Carnaval provient directement de la fêtes des Lupercales, une des fêtes de la fin de l’année religieuse romaine (en février). Encore une fois, rituel lié aux fins/débuts d’années.

Autre tradition (pyrénéenne) de ce 2 février : l’ours. Le jour de l’équinoxe de Printemps, donc de la Chandeleur, l’ours sort de la caverne dans laquelle il a hiberné ; il regarde la lune : si elle est blanche, c’est que le printemps n’est pas là ; il retourne donc dans sa caverne. Si la lune est noire, l’ours sait que le printemps est là, il sort de sa grotte et file se libérer les instestins, ce qu’il n’a pas fait durent tout l’hiver ; et à ce moment-là, il pète ; dans l’air ainsi libéré, se trouvent les âmes des morts et le souffle du printemps ; et c’est ce souffle qui va féconder les terres. Vous pouvez lire là une version école maternelle (sans le pet) du conte.

Oui, je sais, l’ours, ça surprend, mais l’ours est un incontournable de la mythologie et des civilisations anciennes. Impossible d’en dire plus sans déborder. Je n’ai cité que la tradition pyrénénne mais le monde indo européen est plein d’ours. En effet, l’ours, en Europe médiévale, était le roi des animaux (et non pas le lion).

Cette légende est populaire rejoint un vieux dicton : Si le soleil parait le jour de la Chandeleur, l’ours sort de sa tanière, il fait deux ou trois sauts et rentre dans son antre pour ne plus en sortir pendant 40 jours. Et cette fête de l’ours pyrénéenne se déroule justement le 2 ou le 3 février.

Mais dans certaines régions, ce n’est pas l’ours qui est associé aux festivités à cette date, mais le loup (en Lorraine). Dans d’autre cas encore, il s’agit d’un homme sauvage, non civilisé.

Le 3 février est la Saint Blaise. Or, aux côtés de tout une tradition de Saint Blaise de Sébaste, guérisseur de maux de gorge, on trouve d’autres traditions qui associent Saint Blaise à l’ours ; au souffle (le pet – Blasen signifie souffler en allemand).

Blaise pourrait aussi ne pas être uniquement le Saint Arménien dont la légende est très connue ; mais un héros ou dieu celte,, ou un druide aux pouvoirs mystérieux, que la vilaine Eglise chrétienne aurait combattu avec détermination.

En conclusion, on a deux traditions qui se perdent dans la nuit des temps et dont seuls des contes ou légendes gardent une trace : une fête de la fertilité, concernant une divinité féminine, en fin d’hiver, qui se purifie à ce moment clef entre l’hiver et le printemps ; et une tradition qui veut qu’un personnage sauvage, ayant hiberné, sorte à cette date, libérant un souffle fertilisant, ou bien retourne s’enfermer pour 40 jours. Le rythme a son importance dans cette fête : elle a lieu 40 jours après un évènement ; et un autre évènement (le printemps ou Pâques) peut survenir 40 jours après.

Les festivités chrétiennes : comment christianiser ces traditions ?

C’est là qu’on s’éclate.

1. L’ours hiberne 40 jours, et sort au bout de 40 jours, d’accord ? Or, une femme (la Vierge) après avoir accouché (du Christ) recommence à avoir un cycle menstruel au bout de 40 jours (un des noms que l’on donne aux règles est les ourses). Ergo, cette fête, le 2 février, est la fête de la Présentation de Jésus au Temple, ou de la Purification de la Vierge. CQFD.

2. Après le coup des ours, des 40 jours et de la Vierge, c’est de la petite bière de faire remarquer que fêter la Vierge le jour de la fête d’une Grande déesse celte permet une christianisation d’une divinité féminine sans douleur et sans froisser les susceptiblités paiennes. Marie ou Brigit, va-t-on chipoter ?

3. Pour enfoncer le clou, on place la Saint Blaise le lendemain (3 février), vu que l’ours Blaise, que l’on associera, avec détermination, au dieu gaulois Belenos, qui représente le soleil, sort à ce moment là, voir si l’hiber s’arrête ou continue.

4. Des fois que ça ne soit pas clair, Sainte Véronique est fêtée le 4 février. Sainte Véronique est la patronne des lingères depuis qu’elle a tendu un linge au Christ pour y essuyer son visage ensanglanté. Mais les lingères n’ont-elles pas bien du mal à effacer du linge le sang des règles (les ourses) chaque mois ? Donc, après la purification et le retour de couche de la Vierge, qui c’est qui bosse ? C’est Sainte Véronique. Elle est aussi patronne des femmes qui ont leurs règles. Et des photographes, aussi (à cause du visage du Christ qui s’imprime sur son linge blanc).

5. Et sainte Agathe le 5 février ? Eh oui. On lui a coupé les seins, la pauvre, ce qui en fait la patronne des nourrices. Je t’explique le lien entre le lait qui nourrit le bébé, le souffle fertilisateur de l’ours ou du dieu qui sort de sa caverne et les processions à la déesse de la fertilité ?

Tout ça n’est pas si chrétien, ma bonne dame, et il y a eu du reste des études sur la relative christianisation de la France : s’agit-il de foi chrétienne ou de christianisation de pratiques plus anciennes ? Et d’aillerus qu’est-ce que la foi ? Et qu’est-ce que la religion ?

C’est pas là maintenant tout de suite que je vais répondre, je citerai juste, très vite, p. 49 de ce livre, un extrait qui dit que le curé se sert des dévotions mariales pour discipliner les fêtes à Sainte Agathe, Saint Blaise ou autres qu’il ressent comme les véritables ennemis de la foi catholique (dans ce qu’elles ont de fondamentalement a-chrétien – on retrouve dans la littérature fantastique cette idée que la voile chrétien masque parfois fort mal des phénomènes religieux plus anciens , de préférence effrayants, si l’on veut que le cinéma américain les adapte).

Les coutumes :

Il a été coutume, au moins en Vendée, de processionner dans les champs à la lueur de flambeau : remplaçons le flambeau par une bougie et on en arrive aux cierges consacrés le 2 février en Vendée, ou ailleurs. Consacrer un cierge, ça ne mange pas de pain.

La tradition des crêpes est plus récente. Certes, on associe la crêpe au soleil (Blaise – Belenos), et précisément, à partir de l’ancien équinoxe de printemps, les jours devenaient plus longs et le soleil se mettait à briller plus longtemps chaque jour dans le ciel. Ça semble donc cohérent. Mais pourquoi pas une galette ? Une tarte au citron ?

D’autant que si on va par là, la crêpe peut aussi bien être associée à la lune, surtout avec l’histoire de l’ours.

La crêpe est une coutume locale, qui s’est répandue ultérieurement dans toute la France, peut-être tardivement. Dans la mesure où elle est mentionnée dans la Vendée historique, revue de 1906, on sait qu’elle se pratiquait en Vendée à cette époque (mais pas ailleurs, puisqu’elle est évoquée comme coutune vendéenne).

Or, en plus de la procession aux chandelles et des cierges bénis, la coutume vendéenne voulait que que l’on fasse des crêpes ce jour là, sous peine de voir toute la future récolte de blé cariée. La première crêpe est lancée dans la cheminée pour les farfadets. Ensuite, chacun voit virer sa crêpe, et toute crêpe bien virée assure le bonheur jusqu’à la Chandeleur suivante.

Donner la première crêpe aux farfadets (divinités mineurs mais chtoniennes, n’ayons pas peur des mots)  se rapproche des sacrifices animaux ou végétaux pour les dieux grecs ou égyptiens : on donne une petite part aux dieux, aux puissances qui se partagent le monde avec les hommes, de façon à ce qu’elles aient, ces puissances, une part de la récolte et ne s’en prennent pas à la récolte de l’année à venir.

Cette coutume s’est progressivement étendue à la France entière, et je parierais volontiers que le zèle des maîtresses d’école maternelle pour animer l’année avec des festivités cycliques n’y est pas étranger (je ne blague pas).

Et où voulais-je en venir ?

A l’origine, il s’agissait juste de chercher d’où venaient les crêpes, suite à l’achat d’une machine à crêpes, vu que nous sommes des furieux des crêpes à la maison. Affirmons-le sans crainte : la machine à crêpes, c’est chouette. Ça fait une semaine qu’on mange des crêpes tous les jours. Convivial et autrement plus sympa que de passer une heure toute seule dans la cuisine à préparer les crêpes d’avance.

Note : la crêpe n’est pas espagnole. J’ai eu du mal à trouver ma crêpière. En revanche, je l’ai trouvé dans un magasin qui vient de se faire racheter par une enseigne française d’électro ménager, célèbre pour son service après vente. J’ai demandé au vendeur s’ils allaient aussi mettre en place un service après vente. Enthousiaste, il m’a répondu : “La vente ne s’arrête pas à la porte. Une fois que le client est parti, c’est là que la relation commence“.

En quittant le magasin, le Chef m’a murmuré : “Eh bien, ça sent la semaine de formation, hein ?”

Voilà où me mènent les crêpes.

BNWZ

Quelques ressources bilbiographiques :

La Vendée historique, 1906, p. 56, disponible via Gallica)

Claude Gaignelet, A plus haut sens.

Le monde du carnaval, Daniel Fabre, Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1976.

Ressources web de qualités diverses (mais corroborées par les ouvrages ci dessus, plus ou moins):

Le Pétassou de Trèves.

Une histoire de l’Ours Martin-Blaise.

Saint Blaise et le pet de l’ours.

La Chandeleur.

Bleiz- Blaise.

Saint Blaise et le pet de l’ours (un autre).

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4 thoughts on “Des crêpes et de la Chandeleur

  1. C’est marrant on parlait justement de ça (d’où viennent les crêpes?) hier soir avec les enfants en mangeant nos crêpes… Je vais briller en société ce soir quand je vais leur raconter !

    • Voilà ! C’est l’esprit de cette rubrique (que je dois créer) : comment briller en sociéte tout au long de l’année…

  2. Aaaaah, j’ai appris plein de choses ! J’adore aussi faire ce genre de voyage : trouver où, quand, pourquoi, comment… on ne se refait pas, n’est-ce pas ? Hihihi….

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