La photo qui fait polémique : poursuivons le débat (si vous voulez)

Bon, eh bien publier ce post (le précédent) a été fort instructif.

1. Tout d’abord il est évident que la question posée à la fin du post amène à une conclusion, c’est une question rhétorique. Elle ne peut que générer la plupart des réactions. Un autre post aurait pu provoquer d’autres réactions. J’ai écrit avec une certaine précipitation, émue par la photo.

2. La première photo occulte l’observateur. Pourtant, l’observateur, c’est moi, c’est vous, c’est nous. La deuxième photo le révèle. Ça n’est ni moi, ni vous, ni nous, c’est eux, les photographes, sur lesquels il est plus facile de taper que sur soi-même (puisque nous regardons toutes les images – ou quasi). Même si les photographes sont présents, c’est bien un système auquel la photo renvoie, et nous, à l’extrêmité de ce système. Alors c’est affreux, le fait est. Serait-il alors préférable que nous ne voyions rien de ce qui se passe ailleurs, pour éviter d’avoir à nous salir le sens moral ?

3. La remarque précédente s’adresse aussi à moi-même et ne constitue en rien un reproche à l’adresse de ceux qui se sont exprimé en commentaires. En effet, je suis choquée par cette photo, mais la réflexion m’amène à nuancer mon jugement, tout en ne pouvant me défendre d’un mouvement de recul devant la deuxième photo, qu’il y a aussi du “voyeurisme” à regarder. Bref, la photo de Nathan Weber est ambiguë, ce qui fait sa force : elle choque, mais elle se comprend, alors elle ne choque plus, mais elle choque tout de même… Elle entretient une dynamique de réflexion plus forte que la première, qui émeut par son esthétique et sa vision apocalyptique du monde et de la fragilité de la vie humaine.

4. Un photographe de presse, Olivier Laban-Mattei, vient de publier un commentaire (ce dont je le remercie) et que je reproduis :

Si vous saviez les blessures psychologiques que ramène chez lui un photoreporter, jamais vous n’oseriez le traiter de charognard… Car au-delà du vrai danger physique (et je rentre à peine de Libye, je sais de quoi je parle), les plaies au coeur sont profondes pour celui qui a vu tant d’horreur. Ne l’oubliez pas.

Et heureusement, quand même, que nous sommes payés pour ça. Comment vivrions-nous et comment pourrions-nous continuer à vous montrer ce qu’il se passe ici et ailleurs sans argent ? De plus en plus de photoreporters vivent dans des situations très précaires. Les journaux publient de moins en moins ce genre de réalité, obnubilés qu’ils sont par les ventes… Ils préfèrent passer des sujets plus légers car la demande est là.

C’est, je pense, au lecteur de se poser la question de ce qu’il veut lire dans les journaux. Qu’on le prenne pour un con en lui servant sur un plateau les derniers potins mondains (c’est là d’ailleurs que le lecteur est un voyeur) ou qu’on le considère comme un citoyen responsable, éclairé, et au fait de ce qui l’entoure ? Voyons, soyons sérieux 5 minutes ! L’Histoire ne se souviendra pas des dernières aventures de Lady Gaga…

Un photojournaliste ne parvient plus aujourd’hui à payer son loyer, ses factures, et à financer ses sujets. Son engagement photographique, journalistique et humain est mis à rude épreuve. Les journaux ne financent quasiment plus ces reportages dangereux. Et quand un photographe parvient à vendre des images, vous n’imaginez pas à quel tarif ! Il est clair que paparazzo est bien plus intéressant financièrement…

Mais l’argent n’est pas le motif de l’engagement des photojournalistes. J’étais moi-même près de cette scène, quand Fabienne s’est faite tuée. Faut-il que je vous décrive mes cauchemars pour que vous compreniez la difficulté que nous avons à vivre ce genre d’évènements ? Nous ne sommes que des hommes vous savez… Des hommes comme vous qui essayent simplement de vous informer. Des hommes et des femmes qui tentent de montrer ces gens qui, sinon, tomberaient dans l’oubli, des personnes qui seraient mortes “pour rien”… Soyez plutôt dur avec vous même. Car c’est vous qui décidez de voir ou pas…


Et puis, il y a eu la Tunisie. Je me trouvais à côté du photographe Lucas Dolega quand il a été touché à la tête par un tir policier. Mes collègues et moi avons vécu ce drame, et sa mort trois jours plus tard. Nous n’avons pas réussi à le sauver. Il avait 32 ans. Je ne souhaite à personne de vivre la même chose.

A tous ces gens qui dégueulent sur notre profession, je les invite à aller au Père Lachaise, sur la tombe de Lucas, et de répéter devant sa stèle ce que j’ai pu lire dans un certain nombre de commentaires.
Et si vous ne respectez pas notre engagement, respectez au moins les personnes que l’on photographie. Osez affronter leur malheur et leur désespoir. Bousculez vos petites vies bien tranquilles. Soyez des hommes !!!


(Petit avertissement : on ne dirait pas comme ça, j’ai l’air gentille, mais si le besoin s’en fait sentir, je censure les comms irrespectueux avec une totale absence d’état d’âme)

😉

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6 thoughts on “La photo qui fait polémique : poursuivons le débat (si vous voulez)

  1. Merci pour le texte de ce journaliste reproduit ici. En voyant les 2 photos, j’ai réalisé une réalité à laquelle je n’avais songé. C’est choquant en effet. Mais cette photo, quelque soit ce que l’on ne voit pas sur le cliché, a plus de sens que toutes les peopoleries qu’on nous sert à tour de bras!

  2. Je suis de ceux qui ont réagi épidermiquement et probablement, diraient certains, sans recul. Peut-être parce qu’en voyant la photo de cette enfant, je m’imaginais à la place de ses parents. Et qui veut que la photo de son enfant mort soit l’objet de renommée et de récompense ? Ces photos sont faites pour choquer, émouvoir et révolter, et de fait c’est ce qu’elles font.
    Le but était de souligner que l’enfant est morte injustement par des balles tirées par des policiers. Cette réalité est insoutenable et il faut en effet en parler. Peut-être la souligner par une photo insoutenable. C’est là que nous divergeons. En effet, et cela n’engage que moi, la photo est ici de mon point de vue superflue. J’étais déjà effarée en lisant l’introduction de Fanette : “Fabienne Cherisma est une adolescente haïtienne de 15 ans. Elle a échappé à la tragédie du tremblement de terre. Mais Fabienne se trouvait par hasard au milieu des ruines lorsqu’elle a reçu trois balles dans la tête, provenant de policiers haïtiens qui cherchaient à disperser des pillards.”
    Voir la photo nous choque, et c’est un processus à mon sens égoïste, parce que comme je l’ai fait, on se met à la place de… et in fine, on oublie la fillette et son calvaire, on se nourrit simplement de sa propre émotion. Avec le texte on en reste aux faits bruts et ces faits insupportables parlent d’eux-mêmes.
    Je ne remets pas en cause la dureté du travail de photographe. Mais je trouve bien plus parlant le témoignage écrit de M. Laban-Mattei qui était sur les lieux que les photos qui font polémiques. Et je n’accepte pas non plus, si je dis que ces photos me déplaisent, que l’on me rétorque que c’est par refus de voir la réalité en face ou parce que je ne souhaite voir et lire que des choses légères. Je suis informée, je lis la presse, j’écoute la radio, et l’image ne m’est pas nécessaire.

    • Perso, je trouve que les photos sont importantes. Les images. Par exemple, prenons la série de Goya : les désastres de la guerre. C’est sidérant de constater à quel point les exactions atroces des militaires se ressemblent à travers les âges. Or, Goya a dessiné… je ne sais pas s’il aurait pu écrire…

      Tiens, je pourrais faire un post là dessus.

      Mais je comprends ton point de vue. Si tu n’as pas besoin d’images, tu n’en as pas besoin.

      • C’est en effet un sujet très intéressant : il est en effet légitime que chacun puisse témoigner en utilisant ses talents propres. De même qu’il est légitime que certains moyens nous touchent plus que d’autres.

  3. dites, gentille, vous allez pouvoir continuer à reproduire certains commentaires, parce qu’ils sont bons, tout en bas, là! et merci pour le sujet.

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