L’Allemagne sous le choc

Comment des terroristes nazis ont-ils pu échapper à la police pendant 13 ans ?

Tout commence mardi dernier : Beate Zschäpe, une militante néonazie, se rend à la police. Huit jours auparavant, avec deux complices, elle participait à un hold-up dans une caisse d’épargne d’Eisenach, une ville de l’est de l’Allemagne. Les trois malfaiteurs avaient alors pris la fuite, en vélo. Retrouvés par la police, les deux hommes, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt, 34 et 38 ans, se sont tiré une balle dans la tête dans leur camping-car préalablement incendié. Puis Beate Zschäpe fait exploser leur QG à Zwickau, à 180 km d’Eisenach, avant de se rendre. Un complice a également été arrêté à Hanovre.

Dans les décombres de la maison de ces trois inquiétants personnages, les policiers découvrent alors une collection d’armes, dont le pistolet utilisé de 2000 à 2006 pour l’exécution de huits vendeurs de kebab turcs et d’un commerçant grec à Nuremberg, Munich, Rostock, Hambourg, Kassel et Dortmund.

L’affaire prend une autre tournure.

A l’époque, ces crimes en série (commis en plein jour et sans témoin) n’avaient pas été élucidés et la police les avait attribué à des règlements de comptes dans le milieu. Pourtant, 130 enquêteurs avaient entendu près de 11 000 suspects, sans résultats. Mais le trio de néo-nazis de Zwickau : Beate Zschäpe, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt, connus des services de police pour une affaire de bombe artisanales, n’avait jamais été interrogé.

Le trio vivait sans se faire particulièrement remarquer, malgré leurs fréquents voyages. On a retrouvé chez eux des documents qui confirment que ces meurtres d’étrangers abattus au Ceska sont des actes racistes délibérément commis, comme un film de 15 minutes enregistré sur un DVD, prêt à être envoyé à des organisations culturelles islamiques et aux médias.

Mais cette affaire sordide prend une tournure politique inquiétante : comment le trio néo-nazi a-t-il pu, durant treize ans, ne jamais attirer l’attention de la police ? Selon des informations révélées par plusieurs journaux samedi, un atelier de fabrication de bombes artisanales avait été découvert en 1998 dans un garage loué par Beate à Iéna en Allemagne de l’est, mais le trio avait ensuite disparu de la circulation. Pour la presse allemande, le groupe aurait pu avoir été utilisé par la police comme informateur. De ce fait, aurait-il bénéficié d’appuis  politiques en échange d’informations?

Le groupuscule néonazi, également accusé de quatorze hold-up et vols à main armée au cours des treize dernières années, pourrait aussi être impliqué dans deux attentats à la bombe, à Cologne en 2004 contre la communauté turque, et à Düsseldorf en 2000 dans un quartier juif. Les rebondissements de l’enquête font alors resurgir le spectre d’une « Fraction Armée brune » terroriste.

La presse et le monde politique allemand sont donc montés au créneau.

Thomas Oppermann, chef du groupe parlementaire social-démocrate (SPD, donc l’opposition), veut aujourd’hui «savoir ce que les autorités savaient et comment de tels actes peuvent être empêchés à l’avenir» en convoquant une réunion extraordinaire de la commission de contrôle des services secrets du Bundestag (chambre basse du Parlement).

Idem du côté du président de la commission parlementaire chargé de la politique intérieure, Wolfgang Bosbach, membre de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel. Lui aussi veut comprendre comment il est possible que le trio ait pu vivre pendant une dizaine d’années dans la clandestinité sans être inquiété.

La presse souligne le taux d’élucidation des crimes -97,6%-, extraordinairement élevé en Allemagne : “Comment, dans un pays où tout est sous surveillance, peut-on entrer dans un magasin, photographier son propriétaire, l’abattre, le photographier à nouveau, suivre son cercueil même, sans être repéré?” Le problème, c’est que les services de sécurité allemands veillent avec un soin tout particulier à la menace islamiste ; d’autre part, la police reste vigilante envers l’extrémisme de gauche, “intelligent et dangereux”, et de sinistre mémoire dans l’histoire récente de l’Allemagne. Tout au contraire, les terroristes d’extrême-droite font l’objet d’un suivi moindre, parce que, “stupides et inoffensifs”, ils appartiennent plutôt à un passé auquel l’Allemagne croit avoir définitivement tourné le dos.

Mais le choc provoqué par les évènements des derniers jours a servi de prise de conscience. Le gouvernement a annoncé mercredi la création d’un fichier centralisé sur les néonazis jugés dangereux. Le ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, souhaite centraliser et croiser un maximum d’informations sur cette criminalité, dont ces évènements montrent qu’elle a, à tort, été sous-estimée outre-Rhin.

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