Une loi pour Agnès et des roses pour Bastien : pourquoi il vaut mieux assassiner son propre enfant que sa camarade d’internat

Les parents assassins n’inquiètent pas le gouvernement comme les mineurs assassins.

Eh non.

Prenons deux faits divers.

L’un, celui qui a récemment défrayé la chronique : la mort d’Agnès, la petite lycéenne de 13 ans.

L’autre, celui de Bastien, l’enfant de 3 ans martyrisé par ses parents et mort dans un lave linge, et qui a été enterré mardi.

Deux morts bouleversantes, monstrueuses, atroces. Deux morts qui auraient pu – ou pas – être évitées. Deux morts médiatisées, mais pas du tout de la même façon.

Dans un cas, le coupable est un adolescent, le crime associe le viol, le meurtre et des violences sadiques. La victime est une jeune adolescente impuissante.

Dans l’autre, le coupable est un parent, le crime ne comporte pas d’agression sexuelle, mais des violences sadiques et le meurtre. La victime est un enfant impuissant.

Pour Agnès, la presse, les blogs, puis le gouvernement, tous se sont indignés du “laxisme” des juges, de la justice, et du manque de concertation entre les différentes acteurs (justice, école) qui ont abouti à accepter dans un internat mixte un jeune homme avec de lourds antécédents d’agressions, de violence et de viol.

Pour Bastien, personne (ou pas grand monde) ne s’est indignés du laxisme d’un système qui les a laissé torturer et assassiner un enfant de 3 ans. Et le gouvernement ne s’est pas réuni en urgence pour prévoir une augmentation des peines envers les parents maltraitants et meurtriers.

Pourquoi ? Pourquoi la mort d’une enfant innocente provoque-t-elle une telle levée de bouclier, la recherche hystérique et irrationnelle de boucs émissaires et pourquoi la mort d’un autre enfant innocent, tué par son père sans que sa mère fasse rien, soulève-telle aussi peu de questionnement ?

Pourquoi la mort d’Agnès va-t-elle peser sur le destin des délinquants mineurs, puisqu’on estime approprié de légiférer pour que “cela ne se reproduise plus”, et pourquoi la mort de Bastien ne pèsera-t-elle pas sur le destin des parents maltraitants, puisqu’on n’a pas jugé utile de légiférer ?

(Je précise que dans un cas comme dans l’autre, je ne pense pas qu’il faille changer les lois, mais donner à la justice et aux services sociaux les moyens de faire correctement leur travail).

Mais pourquoi, dans un cas, stigmatiser un criminel, l’adolescent violeur, et dans un autre, ne pas même y faire allusion ?

Pourquoi ? La réponse est évidente et me met hors de moi, en tant que mère de deux garçons proches de l’adolescence : les jeunes sont perçus par l’opinion publique, et partant par le gouvernement, comme des vecteurs d’insécurité bien plus importants qu’un parent maltraitant.

Même si les jeunes violeurs criminels ne representent qu’une fraction infime de la délinquance juvénile, ils servent d’épouvantail. La délinquance augmente ! L’insécurité augmente ! La peur est là ! (Nicolas Sarkozy adore la peur) Et la faute à qui ?

La faute aux coupes budgétaires qui empêchent d’augmenter les effectifs de police dans les zones les plus sensibles ?

Non ! Bien évidemment !

Ça ne sont pas la police ou la justice débordées qui manquent de moyens ou de structures pour repérer, suivre et encadrer les jeunes délinquants, ce sont les jeunes délinquants eux mêmes, de plus en plus nombreux, de plus en plus précoces et de plus en plus violents, qui sont à l’origine du problème.

C’est donc à eux qu’il faut s’attaquer. La jeunesse, cette menace pour l’avenir.

Pourtant, regardons les faits.

1. En France, en 1993, dernière année pour laquelle la police et la gendarmerie nationales ont produit des chiffres fiables d’« infanticides », ceux-ci représentaient 3,8 % de l’ensemble des homicides alors que les enfants de moins de 1 an ne constituaient que 1,2 % de la totalité de la population française. Les enfants de moins de un an (et dans une proportion moindre les enfants de moins de 5 ans) sont donc victimes de meurtres dans des proportions plus élevées que les autres catégories de la population. Rien de précis mais des chiffres carrément alarmants.

2. C’est avant l’âge de 1 an que le taux d’homicide est le plus élevé de tous les âges de la vie. Or, avant un an, qui est le tueur ? Le plus souvent, c’est l’un des parents. (même source que précédemment, mais quand j’ai lu ça j’ai cru défaillir)

3. Il y a eu en 2011 52 homicides sur enfants de moins de 15 ans. On ne sait pas quelle part concerne les enfants de moins de 1 an, de moins de 5 ans, et quelle est la proportion d’enfants tués par leurs parents. On ne le sait pas, parce qu’il n’y a pas de colonne pour ça. On sait aussi qu’il y a eu dans la même période 17 000 cas de violences et mauvais traitements d’enfants (voir là) et que les meurtresd’enfants de moins de 1 an sont sous évalués. (ils passent comme des accidents)(j’y reviendrais). (lire le bulletin mensuel de l’observatoire nationale de la délinquance et des réponses pénales, mois de novembre, page 40, graphique orange)

4. A l’inverse, les meurtres de mineurs par des mineurs, même s’ils font sensation dans les journaux, sont nettement moins nombreux : 1 à 2 cas par an.

5. Anne Tursz, directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale , a épluché les données sur la maltraitance et la mortalité infantiles fournies par les hôpitaux, la justice, la police ou la gendarmerie. Le constat est, selon elle, atterrant. La sous-estimation des homicides de nourrissons de moins d’un an est telle qu’on peut proposer une correction en multipliant le chiffre officiel par 3 à 10.» Ce ne serait plus 10 ou 20 mais au moins 30 et jusqu’à 200 bébés qui seraient tués chaque année. Là encore (et Anne Turz estla première à le dire) on manque de données précises, faute d’étude. (il est peut-être excessif de multiplier les données par 10, mais ça n’est pas en enterrant le problème qu’on y verra plus clair). (lien relatif à un ouvrage cité plus haut et qui le décortique un peu)

Donc, il est clair que le nombre de parents assassins dépasse celui des mineurs assassins.

Justement, on ne dispose pas de chiffres parfaitement clairs et facilement exploitables: les statistiques policières ne se concentrent pas sur cette catégorie de meurtres. Ce qui en rend le chiffrage encore plus approximatifs. Pourquoi cherche-t-on à chiffrer le nombre de mineurs délinquants et criminels et PAS le nombre de parents violents et criminels ?

C’est une volonté politique qui se cache derrière cela. Le mineur potentiellement violent fait peur ; il effraie le chaland et l’électeur ; le mettre en avant, insister sur sa dangerosité, faire du battage médiatique, puis annoncer des mesures contre ces dangereux éléments, ça, c’est un petit jeu auxquels certains hommes politiques adorent jouer. Surtout en période de campagne électorale.

A l’inverse, le parent qui brutalise ses enfants au point, dans certains cas, de les tuer, celui-là ne fait pas augmenter le sentiment d’insécurité (il fait augmenter l’insécurité elle même : en éduquant ainsi des enfants perturbés, il contribue à l’augmentation de la souffrance psychologique et des maladies mentales de la population, laquelle est un vecteur d’insécurité), car le parent fait cela discrètement, chez lui, dans son salon ou sa cuisine. A l’inverse des adolescents, il ne se balade pas dans les centre villes en jetant des regards menaçants et provocateurs aux bonnes gens qui rentrent du marché. Le parent maltraitant fait cela discrètement. On peut donc l’oublier. Quand le parent devient meurtrier, le fait divers horrifie, mais il n’effraie pas. Les enfants de moins de 5 ans ne votent pas et ne portent pas plainte.

A l’inverse, quand le mineur, en bande ou solitaire, passe à l’acte, il horrifie éventuellement ET il effraie, car nous nous identifions tous à la victime (soit nous, adultes, soit nos enfants, soit, éventuellement, nos parents).

Donc, quand le mineur assassine, une ou deux fois par an,le gouvernement se réunit et décide entre autre de “prévoir qu’il ne soit plus possible d’inscrire un élève dans un établissement scolaire sans avoir informé de façon complète notamment le chef d’établissement et le psychiatre chargé du suivi, en cas de placement sous contrôle judiciaire dans des cas aussi graves, dans le respect des règles sur le secret des enquêtes.” Et il communique furieusement sur le sujet, le gouvernement, parce que c’est grave et qu’il ne veut pas avoir l’air de sous estimer le problème.

Mais quand le parent assassine, le gouvernement ne se réunit pas et ne décide … rien.

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