Tous fichés à 15 ans : le fichier des honnêtes gens, c’est pour aujourd’hui

En juillet dernier, j’ai posté un texte dont le titre était : Tous fichés à 15 ans : la loi votée dans l’indifférence générale.

Depuis juillet, la loi a poursuivi son chemin, qui, comme il est normal pour une loi, l’a mené de l’Assemblée Nationale au Palais du Luxembourg (le Sénat).

Et les sénateurs se sont montrés nettement plus scrupuleux que les députés sur le sujet, force est de le reconnaître. Et force est de le reconnaître aussi : ils se sont montrés plus scrupuleux TOUTES TENDANCES POLITIQUES CONFONDUES. Ils ont essayé de limiter les modalités d’accès à ce fichier, et de ne pas autoriser l’exploitation policière de ce fichier.

Citons François Pillet, sénateur UMP, peu suspect de laxisme à l’encontre du délinquant moyen, rapporteur du projet, héros et hérault des débats :

Monsieur le ministre, nous ne pouvons pas, élus et Gouvernement, en démocrates soucieux des droits protégeant les libertés publiques, laisser derrière nous – bien sûr, en cet instant, je n’ai aucune crainte, en particulier parce que c’est vous qui êtes en fonction – un fichier que d’autres, dans l’avenir, au fil d’une histoire dont nous ne serons plus les écrivains, pourraient transformer en un outil dangereux, liberticide. Nous aurions alors rendu possible, dans le futur, la métempsycose perverse d’une idée protectrice ! Et les victimes pourraient dire, en nous visant : ils avaient identifié le risque et ils ne nous en ont pas protégés.

Monsieur le ministre, je ne veux pas qu’à ce fichier ces victimes puissent alors donner un nom, le vôtre, le mien ou le nôtre.


L’envolée lyrique du sénateur a donné lieu, comme le rapporte sobrement le compte rendu de la séance, à de vifs applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP, ainsi que sur les travées de l’UCR et du groupe socialiste-EELV.


En vain.

Le Sénat n’a pas réussi à faire modifier la loi. Or, en cas de désaccord entre les deux chambres, c’est l’Assemblée qui a le dernier mot.

Et le dernier mot, c’est aujourd’hui.

En d’autres termes, la métempsycose perverse de la loi, c’est comme si on y était.

Rappelez-vous, il ne s’agit de rien moins que de ficher les gens honnêtes, vous savez, les gens comme vous et moi, qui n’ont rien fait, et ne feront jamais rien de répréhensible. Mais alors, s’ils sont honnêtes, pourquoi les ficher ?

Mais, pardi ! pour les protéger des gens malhonnêtes qui usurpent leur identité. Claude Guéant évoque les gens malhonnêtes qui se glissent dans ce fichier, tels de viles limaces, alors qu’à moins de ne pas être français (mmmmmmmmm, mais je ne dirais rien), ils ont autant de raison d’y être que les autres, vu qu’il s’agit de ficher TOUS les français, honnêtes ou pas.

Le fichage prévu consiste en une puce qui contiendra les informations suivantes : nom de famille et d’usage, prénoms, sexe, date et lieu de naissance, domicile, taille et couleur des yeux, empreintes digitales (huit doigts) et photographie d’identité. La puce sera placée sur le passeport. Toutes les informations seront fichées dans un banque de données centralisée.

C’est ce qui pose problème. Pour protéger la vie privée, le Sénat recommande d’utiliser une technologie dite “à liens faibles“, dans laquelle un état civil renvoie à un « tiroir » contenant de multiples empreintes, de même qu’une empreinte correspond à un « tiroir » contenant de multiples états civils. Dans une base à lien fort, au contraire, à une identité correspond un ensemble de données biométriques personnelles.

Quoiqu’il en soit, un tel fichier (lien fort ou faible) ouvre la porte à de tels risques en matière de contrôle du citoyen et de réductions des libertés qu’il est liberticide. Mais comment s’y opposer, puisque même la majorité de l’Assemblée (le groupe UMP et le groupe PS EELV) n’est pas opposée à ce fichier mais seulement à ses modalités d’usage (qu’il sera facile de modifier par une nouvelle loi qui provoquera aussi peu d’intérêt que celle-ci).

La propagande sécuritaire du gouvernement a contribué à créer une atmosphère d’insécurité, propice à générer la peur ; le délinquant est partout. Il faut augmenter les procédures de contrôle et de sécurité, multiplier les lois, enfermer les jeunes, ficher les citoyens pour les protéger, et naturellement, cela ne suffit pas, puisque chaque délit ou crime est présenté, sur le mode dramatique, comme un échec, justifiant de nouvelles mesures, dans une sorte de fuite en avant qui ne mène nulle part, puisque, dans l’état de semi panique ainsi généré, on ne retrouve jamais la tranquillité.

Comment est-il possible de croire, à moins d’avoir une confiance imbécile dans la nature humaine, qu’un tel fichier ne sera jamais utilisé à des fins politiques ou policières, comment est-il possible de croire en la fiabilité absolue des empreintes digitales, qui peuvent être reproduites ou falsifiées, comment est-il possible de ne pas voir que chaque fois qu’on remplace le contrôle humain par un contrôle automatisé, on perd un peu d’humanité et un peu de liberté ?

Il faut vivre dans un monde de Maya l’Abeille sarkozyste où l’Etat est systématiquement bienveillant et où le pouvoir ne songe à rien d’autre qu’à protéger les citoyens des méchants délinquants et/ou étrangers qui les menacent. Aie confiance en ton président et ses sbires.

C’est donc aujourd’hui, souvenez-vous de la date. Nous sommes le 1er février 2012. Le jour où l’on a voté la première loi liberticide en France. Et qui s’en est rendu compte ?

Les articles de Jean-Marc Manach sur Owni à ce sujet. 
Fichez les tous.
Le fichage des honnêtes gens.

Sur le site du Sénat : les débats (un véritable délice, quand on sera tous en prison, on pourra se consoler en les relisant).

Sur Rue89, un article sur la course folle au fichage.

Une revue de liens sur le sujet.
Claude Guéant veut ficher tous les Français, sur 01Net.
Fichage de tous les Français, le gouvernement persiste (BastaMag).
Le fichage biométrique, une vraie bombe à retardement (Maxiscience).
Le Sénat toujours contre la création d’un fichier biométrique (Localtis)
Rien sur les principaux sites médias.
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2 thoughts on “Tous fichés à 15 ans : le fichier des honnêtes gens, c’est pour aujourd’hui

  1. Merci pour ce papier et cette date. C’est vrai que j’étais au courant mais je n’ai pas tilté. Heureusement que d’autres le font à ma place et ainsi je peux les lire.
    Tous fichés. Cela me rappelle vraiment quelque chose. La gestapo et tout le reste. On le disait dès le début. Sarko et sa clique font une politique de la peur et fichent, fichent, fichent.

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