Pourquoi les écologistes sont-ils toujours cons ?

Yannick Jadot, le porte-parole d’Eva Joly, a annoncé hier qu’il démissionnait de sa fonction.

Apparemment, cette décision date de lundi soir, lors d’un dîner dans un restaurant du 6e arrondissement. Yannick Jadot préconisait un audit citoyen sur la politique nucléaire, ce qui était, selon ses termes, « un bon moyen de sortir par le haut de l’accord controversé avec le PS ». « Mais Eva Joly a préféré attaquer Hollande et le PS. Dès lors, Yannick s’est senti désavoué. »

Il y a en effet plus ou moins deux écoles dans le parti Europe Écologie-Les Verts : ceux qui applaudissement à deux mains la ligne politique radicale d’Eva Joly et ceux qui songent à plus de pragmatisme.

Car le parler-vrai, c’est très beau, mais la petite cuisine politicienne, pour cra-cra qu’elle soit, a de bonnes raisons d’être: il y va de la survie du parti. On ne vit pas que de convictions. On vit aussi d’accords politiques pas ragoutants où l’on doit mettre son mouchoir sur ses convictions et se faire moquer par les journalistes.

Or, EELV est au bord de la banqueroute ; pour sauver le parti et assurer la campagne d’Eva Joly, l’accord électoral avec le PS est incontournable, pour se garantir un nombre de voix important et un groupe parlementaire.
En effet, une part essentielle des recettes de tout parti provient de l’Etat qui verse à peu près 1,70 euro pour chaque voix obtenue lors des élections législatives (pour chaque parti ayant récoltés au moins 1% dessuffrages exprimés dans au moins 50 circonscriptions). Et, avec un groupe parlementaire de 15 députés minimum, les revenus du partis sont plus importants. Pour Eva Sas, la trésorière d’EELV, l’autonomie financière a un coût : il faut au moins 1,5 million de voix aux législatives de 2012, via un résultat d’environ 6% des votes.

On voit donc dès lors tout l’intérêt pour EELV d’obtenir cet accord avec le PS, en vue du financement et donc de la survie du parti.

C’est là où l’on voit revenir les basses petites tractations politiciennes, si malsonnantes à l’oreille des combattants aux convictions pures. EELV peut-il espérer, en suivant son programme à la lettre, obtenir les résultats espérés aux élections, et, partant, les financements ? Carrément risqué.

D’ailleurs le rétropédalage d’hier, mercredi, indique que les têtes pensantes d’EELV se sont tous réunies pour expliquer à Eva Joly comment les choses se passent dans le vrai monde.

Après la réunion de ce bureau exécutif extraordinaire, Eva Joly est apparue « souriante et soulagée ». La direction du parti, avec entre autres Cécile Duflot, l’eurodéputé José Bové, le sénateur Jean-Vincent Placé et les députés Noël Mamère et François de Rugy, et même Daniel Cohn-Bendit par téléphone, « ont clairement réaffirmé à Eva Joly que le mouvement était derrière elle », et « ça lui a fait plaisir ».

Comme c’est charmant. Par ailleurs, Cécile Duflot a annoncé que dorénavant il y a aurait « un lien plus étroit dans la préparation de l’équipe de campagne d’Eva ». Naturellement, il n’y a aucun problème de fond, les « quiproquos liés à ses réponses surinterprétées ou mal exprimées » (ça, c’est Pascal Durand, le porte parole du parti qui le dit) ne portent que sur la forme (ça, c’est Cécile Duflot qui le dit).

Tout ça ne fait pas très sérieux. Comment Eva Joly, candidate à la présidentielle, est-elle aussi ignare sur le fonctionnement de la vie politique ? En tant que candidate à la fonction suprême, peut-elle mettre les pieds dans le plat comme si les enjeux ne la dépassaient pas ? certes, certains militants ne manqueront pas d’apprécier son absence de langue de bois – mais alors, il seront déçus par le nécessaire rétropédalage de mercredi. Et le parti doit-il se saborder lui -même parce que la politique, ça n’est pas très propre ?

Bref, on espère dorénavant un peu moins de clownerie et d’idéaux et un peu plus de pragmatisme et d’efficacité. Ça n’est pas le tout d’avoir des convictions, il faut se donner les moyens de les défendre. Et ça n’est pas la passion écologiste qui m’anime quand je dis cela, mais le goût du débat politique, dans lequel chacun doit jouer un rôle – un vrai.

Nostalgie si, nostalgie no

Dans une vie antérieure, j’ai été prof. J’en avais tellement assez que j’ai décidé de raccrocher et j’en suis ravie.

Personne ne peut imaginer ce que c’est que d’être prof, en vrai (pas dans le fantasme).

Or, je me connais, et je savais qu’un jour j’allais oublier tous les mauvais côtés et ne me souvenir que de ces petits visages frais, joyeux et plein de vie et de la pêche qu’ils me donnaient (parfois).

Prévoyante, j’ai pris des photos de copies d’élèves.

Chaque fois que je me sens nostalgique, je les regarde.

Hier, j’ai parlé d’enseignement avec une amie et une bouffée de nostalgie terrible m’est revenue.

Alors, j’ai regardé les copies.

Ça a marché. La nostalgie a passé.

(mais les élèves sont quand même adorables – il faut juste ne jamais regarder leurs copies ni parler avec leurs parents).

Copie de 3ème.

Copie de 5ème.

Ma copine et le RER

J’ai eu avant hier au téléphone une amie qui réside en banlieue ouest, sur le trajet du RER A. Il se trouve que dans la journée, j’avais lu ce post sur Partageons mon avis, à propos du Grand Paris, un sujet qui me tient à coeur. (J’ai commmencé à en parler, puis coupé le post en deux, sinon il est trop énorme et illisible).

Mon amie travaille à la Défense et elle vit seule avec deux enfants – grands. Enfin, moyens. Les enfants reviennent donc tous seuls de l’école, et puis ils goûtent, et puis ils font leur devoirs, enfin elle l’espère, elle ne peut guère que l’espérer, puisqu’ils sont seuls à la maison.

(BNWZ)
Elle, elle est au boulot, et le téléphone sonne et les mails arrivent : sérieuse et motivée, une Française comme il plait à nos dirigeants, elle ne quitte le travail qu’en courant, à la dernière minute, s’arrachant à l’ultime mail qu’elle voit s’afficher dans sa boîte le vendredi à 19 heures (ou plus) ; car il est d’usage, dans les grosses sociétés, d’envoyer des mails le vendredi de 17 heures à 23 heures et le week end : ça fait bosseur, concerné, impliqué, travailler plus sans gagner plus, il faut donc bien quelqu’un qui les reçoive.

(BNWZ)
Elle finit tout de même par éteindre son PC et sortir de sa tour sur l’Esplanade. Les courants d’air sont terribles quand elle arrive en bas et marche d’un bon pas jusqu’aux escaliers qui mêment par de longs couloirs jusqu’au RER. Au fur et à mesure qu’elle les suit, elle s’engage plus avant dans le flot humain qui finit par la jeter dans la grand hall central de la Défense.
(BNWZ)
Elle ne voit plus ce qu’il y a autour d’elle et elle avance, contrairement à moi qui, ayant perdu l’habitude, m’arrête toujours, soufflée, quand j’y entre. Il s’agit de la Défense, le truc sur lequel le fils de son père voulait régner, le plus grand centre des affaires d’Europe – un lieu dont on ne parle ordinairement qu’en termes élogieux. C’est le genre d’endroit dont on se demande si des êtres humains, s’ils avaient le choix, le fréquenteraient volontairement ; mais on ne se pose pas la question, sauf moi quand je suis de passage, parce qu’on doit y passer, pour le boulot, pour les affaires, pour acheter les cadeaux de Noël, les livres pour la rentrée, ou aller à Paris.
(BNWZ)
La Defense est un grand hall clos de tous côtés, à partir duquel rayonne un grand nombre de couloirs, clos aussi, qui mènent aux gares des bus, au métro (ligne 1), aux RER, aux lignes SNCF, et au centre commercial. L’humanité qui y passe semble exécuter une chorégraphie pensée par un Tati ou un Charlie Chaplin : une horde de voyageurs arrive par là, une autre par ici, par séquences saccadées, en fonction des arrivées de métro, de RER ou de bus. Les gens ont un regard vide, scannent des yeux, mécaniquement, leur parcours, en pensant à autre chose, ou les écouteurs sur les oreilles ; la seule à s’arrêter, perdue et exaspérée, près d’une colonne, c’est moi, maudissant la perte de ma parisianité : je ne sais plus où je suis, je regarde partout et ne vois rien. Il est où le bus 178 ? Et pourquoi je suis obligée de transiter par ce foutu hall pour aller du métro au RER ?
(BNWZ)
Mais mon amie, tous les soirs, ne s’arrête pas, évidemment, elle fonce, tête semi baissée, descend des escaliers, attrape un escalator, songeant à sa soirée : Etienne aura-t-il fait ses devoirs ? Comment ? En les baclant comme d’hab ou en les soignant ? Est-ce que Sylvie aura encore mal à la tête ? Et demain, c’est le dentiste, ne pas oublier. Ah oui, et les inscriptions pour les tournois de judo et de foot. A faire, et à poster, absolument, et passer prendre des frutis, ça fait trois jours qu’elle n’a pas le courage, c’est une honte, une mère qui ne donne pas de fruits à ses enfants.
(BNWZ)
Elle arrive sur le quai noir de monde, s’encastre dans la foule, et monte, au sein du flot humain, dans le RER bondé, parce que ça sera pareil si elle attend le suivant, il n’y aura pas moins de monde, et le RER quitte le quai. Elle est à 23 minutes de chez elle. Il est 19 h 13. Elle a le temps de passer au SuperH pour acheter des kiwis. Ou des oranges.
(BNWZ)
Soudain le RER s’arrête. Les lumières s’éteignent. Se rallument. Rien. Elle est debout, comme une pomme dans un cageot, et elle attend, comme tous les autres. Elle a un livre dans son sac, mais elle hésite : elle va donner des coups de coude à tout le monde, et puis est-ce que ça vaut le coup ?
(BNWZ)
Le RER repart, lentement, on espère qu’il va prendre de la vitesse… mais non. Il s’arrête à nouveau. Elle regarde l’heure : 19h20. Le supermarché ferme à 20h00. Bon.
(BNWZ)
L’attend dure un peu, sans s’éterniser, puis le RER repart, plus lentement qu’à l’ordinaire. Elle tente d’appeler chez elle, mais il n’y a pas de réseau. A une allure de tortue, le RER arrive dans la gare suivante et s’immobilise. Les portes s’ouvrent, et quelques personnes descendent, d’autres montent.
(BNWZ)
Mais il ne repart pas.
(BNWZ)
Au bout d’un moment, les portes se ferment.
(BNWZ)
Puis se rouvrent. Un soupir d’exaspération parcourt le wagon. Elle regarde sa montre : 19h28.
(BNWZ)
A ce moment, le conducteur les informe, par le micro, que ce train, pour des raisons indépendantes de sa volonté, ne va pas plus loin et qu’ils sont priés de descendre sur le quai.
(BNWZ)
Les portes se rouvrent.
(BNWZ)
Un murmure sourd parcourt le train, mais les gens commencent à descendre.
(BNWZ)
Le quai est noir de monde.
(BNWZ)
Le RER reste à quai.
(BNWZ)
Puis il s’en va.
(BNWZ)
On attend.
(BNWZ)
Une annonce au micro : Mesdames et messieurs, la RATP vous prie d’excuser cet incident.
(BNWZ)
Mais c’est presque tous les jours ! s’écrie, involontairement, mon amie, qui rougit immédiatement de cette phrase qui lui a échappé. Elle a horreur des gens qui râlent.
(BNWZ)
Plusieurs personnes, près d’elles, approuvent. Beaucoup détournent les yeux, et elle a honte : on ne parle pas tout seul.
(BNWZ)
Un autre train arrive à 19h35, passablement rempli. Les passagers sur le quai protestent, mais sans conviction. Les passagers du train, à l’exception de ceux qui descendent, se serrent dans le wagon.
(BNWZ)
Les passagers sur le quai commencent à monter dans le train ; il semble presque impossible de caser tout le monde, mais les passagers, s’efforçant d’atteindre la verticalité, réussissent à entrer tous, sauf un ou deux qui, découragés, restent sur le quai. Cette fois, ils sont, au sens propre, serrés comme des sardines, presque imbriqués les uns dans les autres.
(BNWZ)
Les portes se ferment.
(BNWZ)
Le train ne démarre pas.
(BNWZ)
Ah si, il démarre.
(BNWZ)
Mais lentement.
(BNWZ)
Il est 19h43.
(BNWZ)
Le reste du trajet se déroule sans incident supplémentaire, hormis le désagrément de la surpopulation dans le wagon.
(BNWZ)
Mon amie arrive à sa destination à 19h51.
(BNWZ)
Elle sort du train en courant, descend les escaliers, traverse le tunnel, remonte les escaliers, présente son passe au lecteur, continue à courir dans la rue, longe la file de taxi, tourne à droite, passe devant le coiffeur, le boucher, la pharmacie, traverse la rue, arrive hors d’haleine devant le supermarché.
(BNWZ)
– Nous n’acceptons plus de clients, lui dit le vigile.

J’ai faim

la pourvoyeuse

J’ai faim. C’est un truc qui m’arrive régulièrement, mais pas systématiquement. Parfois, je fantasme sur des mets, et impossible de me débarrasser du fantasme. Là, je dis non (je n’ai pas le temps) mais j’ai faim quand même.

Tout à l’heure, je céderai. Comme disait Oscar Wilde, “Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder.” J’attends un peu, cependant. C’est meilleur si on attend un peu.

J’ai d’autant plus faim que j’ai acheté des tonnes de trucs à manger ce matin, du coup je ne sais pas quoi choisir. C’est arrivée dans mon supermarché (AhorraMas, para ahorrar mas, comme dit mon fils) que j’ai découvert l’atroce réalité : il y avait des promos partout. Ça doit être parce que c’est le week end de la fête nationale. Si je ne me trompe pas, pendant que les syndicalistes français feront grève mardi, les Espagnols regarderont leur défilé du 14 juillet, lequel a lieu le 12 octobre.

En attendant, j’ai fait les courses. Ecrevisses, bacon, jambon blanc, cuisses de poulet, lapin, saumon fumé, cazon (je ne sais pas ce que c’est en français – un petit requin ?). On a de quoi manger pendant une semaine, d’après mes calculs. Paella samedi, poulet à l’américaine dimanche, lundi on part en visite touristique et on pique nique, mardi, soupe de poisson (le bouillon est déjà fait, jus de moules de reste, et je vais y pocher le cazon – enfin, le Chef s’en chargera), et toute une gamme d’apéritifs dinatoires potentiels, les écrevisses, des rillettes de lapin, un peu de saumon, des tomates rapées, des beignets de tomates à la menthe, et pour mercredi, jeudi et vendredi, il restera du jambon, bacon, rôti de porc cuit.

Je ne sais pas ce qui leur a pris de baisser les prix comme ça… Mais bon, ça m’arrange.

Du coup, je n’arrive pas à savoir si, là, maintenant, je dois me faire des oeufs au plat avec du bacon, ou bien du riz, du jambon, du fromage rapé et des tomates. Je sais, il est 10 heures du matin, et cela manque d’élégance, mais justement : ce n’est pas quand le Chef est là que je peux me régaler de trucs aussi basiques. Lorsqu’il officie, nous nous devons de garder un certain niveau gastronomique. Donc, c’est pendant la journée que je peux faire des plats basiques à la con dont la seule évocation le fait soupirer. J’ai réussi à lui caser du lablabi (à ma façon) parce que c’est culturel et parce qu’on trouve des bouillons arrosés de ce type en Espagne aussi, donc le lablabi et les bouillons peuvent passer pour un tentative de recherche anthropologico-culinaire…. Mais riz blanc, jambon, fromage tomates, no way, même en essayant de caser ça en tant qu’expérience littéraire (oui, attention, explication, concentration : c’est ma Madeleine de Proust à moi, avec les nouilles jambon et l’oeuf à la coque).

Nature morte de Chardin

Voilà, donc aujourd’hui j’ai un buffet campagnard dans la tête, c’est terrible… J’ai l’impression de tenter de rassembler mes pensées au milieu d’une nature morte de Chardin.

(ou pas : là, c’est Georg Flegel)

Si, lectrice lecteur, tu as assez de courage pour continuer, je t’explique après ce tableau en quoi les nouilles jambons peuvent être (ou du moins participer) de l’expérience littéraire.

Georg Flegel, Nature Morte au perroquet

Enfin, je n’explique rien, je laisse d’autres le faire mieux que moi :

Mais à l’instant même où la gorgée (…)  toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentire médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment?

Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Dialogue

– Tu sais, maman, l’autre jour, je regardais Discovery Channel.
– Ah.
– C’est traduit en espagnol, mais on entend l’anglais en dessous.
– Oui, je sais.
– Mais tu sais ce qui est bizarre ? Ils parlent un espagnol vraiment bizarre, pas comme nous.
– ….
– Par exemple, l’autre fois, dans celui que je regardais, les types disaient : “Corran, corran” – ça veut dire “courez, courrez”. Mais nous, on ne dirait pas ça, on dirait “corred, corred”. Et puis ils ont des intonations bizarres, pas comme nous.
– Mais comme nous, comme qui ?
– Ben, nous. Les Espagnols.
Ce dialogue est à apprécier en relation avec un autre dialogue, d’une mère, qui n’est pas moi, avec son fils. Nous habitions alors en Afrique du Nord. Mon amie Sabine ne raconte que son fils ainé, Yassine, vient la voir en lui disant :
– On a fait un match de foot avec les autres, là.
– Ah, très bien.
– Et on a gagné, nous, les Français.
– Ah, très bien. Mais c’était qui, les Français ? (s’enquiert, intriguée, Sabine).
– Ben, nous ! Mohamed, Sofiène, Marouane…

Lucile et la mamie sarkozyste

Aujourd’hui, Lucile prend le RER pour rendre visite à sa grand mère. Elle a eu du mal à partir de chez elle, car, twitteuse enragée, elle craignait de louper les derniers rebondissements de l’affaire Bettencourt. Le moment où elle se dit qu’il fallait qu’elle achète un iPhone sert de point de rupture : à ce stade, Lucile, hostile à la société de consommation, se dit : Ah, non ! je ne m’achèterai pas d’iPhone juste pour twitter. Elle se lève, sort de chez elle avec décision et s’en va voir sa grand mère.
Dans le RER, elle essaie de lire les titres des journaux, en se tordant le coup, de sa place, ce qui ne sert à rien, ils parlent, sans surprise, d’un complot facho-trotskiste pour déstabiliser le gouvernement. Frustration, grosse frustration. Mais, se dit Lucile, je vais devoir attendre 5 heures pour savoir la suite, ça va me faire du bien. Droguée, mais désireuse de s’en sortir, Lucile.

rue Jondroux
Gare de Jondroux (78). Silence, canicule et bruits d’oiseaux ; nous sommes plus loin de Paris qu’à Boissy les Doncières(92), et on réussit à entendre les cuicuis et les moteurs de voitures. Les paisibles rues regorgent de vieilles dames faisaient leurs courses avec une poussette de marché. Des mamans nommées Astrid ou Marie-Charlotte, environnées de petits garçons en short bleu marine et polo blanc, et de petites filles en robes à fleurs, avec barrette dans les cheveux, poussent, transpirantes et fatiguées, des poussettes avec de roses bébés aux orteils écarquillés et béats, tout en rappelant à l’ordre Floriane ou Jean-Xavier, qui s’approchent trop de la chaussée.
Lucile traverse les rues d’un bon pas. Petites rues proprettes. Immeubles de trois étages bordés de buissons fleuris. Le Prisunic de son enfance. La boutique du photographe, maintenant devenu décorateur. La boucherie, en face, est toujours une boucherie.
Au bas du petit immeuble coquet de sa grand mère, elle sonne. Du haut parleur de l’interphone sort la voix de mamie :
– C’est Lucile ? demande-t-elle.
– Oui c’est moi, crie Lucile (la grand mère est un peu sourde).
La porte s’ouvre, l’entrée est fraîche malgré la chaleur, ascenseur, Mamie l’attend, souriante, à l’entrée de son appartement. Les fenêtres sont fermées, les stores et volets roulants relevés. La chaleur y est suffocante.
– Tu sais, j’ai très chaud, murmure la grand mère.
– Mais Mamie, s’écrie Lucile, il faut ouvrir les fenêtres la nuit et baisser les stores ! On te l’a déjà dit !
Furieuse, elle traverse en trois pas le salon pour ouvrir la baie vitrée, baisser les stores, clore les volets. Une pénombre bienfaisante couvre le salon. Elle se précipite dans la chambre attenante pour faire de même.
– Tu crois ? demande la grand mère qui la suit à petits pas.
– Mais tu es incorrigible, on te le dit tout le temps !
La grand mère rit.
-Mais c’est pas drôle, Mamie !
– Si, c’est drôle.
– Non. Pourquoi le ventilateur n’est-il pas allumé ?
– Euh… hésite mamie. Eh bien, je ne sens pas l’air, dit-elle finalement sur le ton d’une petite fille têtue.
Lucile allume le ventilateur.
– Mamie, il faut l’orienter, sinon tu ne reçois pas l’air, en effet.
– Tu crois ?
Lucile oriente le ventilateur, fait asseoir Mamie, va chercher un torchon propre dans la cuisine, le mouille, le pose sur le ventilateur et s’assoit.
– Oh ! s’écrie mamie. ça fait tout frais. Et elle ajoute sur un ton de reproche : ça, qu’il fallait mettre un torchon mouille, tu ne me l’avais pas dit.
– Ce qu’on te dit de faire, tu ne le fais pas. Alors…
Mamie s’installe bien dans sa chaise, sans relever, d’un air absent. Lucile avise tout d’un coup un Figaro qui traîne. Association d’idée, et Lucile commet l’erreur fatale.
– Au fait, mamie, tu en penses quoi de l’affaire Bettencourt ? Enfin, Woerth ?

Mamie se penche en avant :
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Affaire Woerth

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